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De même que le soldat Lacroute, je rends ma copie.
La voici toute fraîche et juste achevée:
S’il y a un seul souvenir de mon enfance que je n’oublierais jamais, c’est bien celui où j’eu pour la première fois entre mes mains, la chaussette de mon père.
Car cette chaussette était particulière, tout comme mon géniteur d’ailleurs :
Il était inventeur. Et quelle invention que cette chaussette !
Il l’avait conçue pour lui uniquement, car peu d’êtres humains lui était semblable.
Une malformation congénitale l’avait affublé d’une seule jambe, plutôt courte, située en prolongement de sa colonne vertébrale. Il la nommait sa «coccy-jambe».
Cette chaussette, il l’avait conçue comme un prolongement de sa personne, c’était plus qu’un vêtement, c’était une amie, son amie locomotrice. Elle était vivante. Au début du 21è siècle, on aurait appelé cela un « habit-organique », une « roller-sock » ou bien une aberration tellement la chose aurait parue improbable.
Mais pour lui, elle était tout simplement vitale. Elle le faisait avancer. Elle roulait pour lui.
Les fibres qui la composaient étaient tissés de cellules-souche prélevées sur notre lapine naine lors de sa première fécondation artificielle avec un lièvre des garrigues.
Ce choix judicieux conférait à la chaussette une douceur au toucher particulièrement agréable et un confort au pied absolument merveilleux.
L’idée géniale de mon père avait été d’adjoindre à l’ADN des cellules-souche prélevées, des fragments d’ADN de caméléon judicieusement choisis.
Ainsi, la chaussette pouvait changer de taille et de couleur au gré des envies.
Comment me demanderez-vous ? De la manière la plus simple qu’il soit : en y pensant.
C’était là le secret le mieux gardé de mon père : la connexion mentale de la chaussette avec son inventeur.
Il lui suffisait de penser long, vert et chaud et voilà qu’un bon gros bas de laine vert dégoulinait du tiroir de la commode.
Il disait tout bas court, rose et léger et le gros vers de laine se réduisait comme peau de chagrin en une petite socquette rose et ras-la-cheville.
Il susurrait « léviter » et ses déplacements étaient assurés.
Et s’il hurlait des insanités que mon jeune âge ne peut répéter, la petite « roller-sock » se terrait au fond du dernier tiroir de la commode de ma mère, derrière les slips en soie de ma sœur et les vieux foulards de ma grand-mère morte.
Et c’est là que je venais de la trouver, sagement enroulée.
Je sais, je n’avais rien à faire dans le dernier tiroir de la commode de ma mère, et encore moins dans la chambre de mes parents mais je cherchais des « crédits de téléportation » pour me rendre sur la base lunaire ou mon amie sélénite m’avait convié à venir goûter quelques spécialités sablés goût « cratère ».
Elle était dans mes mains… La chaussette de mon père, l’habit de sa « coccy-jambe », son prolongement…
Tout de suite, elle me glissa vers les pieds et me remonta la jambe droite en clignotant du rouge au bleu.
Elle m’envoyait des pensées étranges que je ne comprenais pas, n’étant pas unijambiste d’une part et loin, très loin d’être adulte d’autre part. Soudain, je captais son malaise : elle avait vu ma jambe gauche. Et avant que j’ai pu penser quoi que ce soit, elle fila vers elle en déversant un trop plein de laine marron en écheveaux désordonnés sur le sol froid de cette chambre interdite.
Je pris peur et me mis à hurler toutes sortes de mots vulgaires dont je connaissais vaguement le sens afin que la chaussette unique retourne dans son tiroir et se terre sans mot dire derrière des tissus dont je ne voulais pas qu’il soit su que j’avais été y touché.
La chaussette déguerpit comme terrassée par la violence des mots et se recroquevilla en forme de tas de fils noirs sous les draps bleus du lit de mes parents.
Je cessais de penser. Il fallait faire vite, et faire semblant de penser ailleurs, à autre chose, à ma bonne amie martienne rencontrée au jardin botanique, à mon oncle Futile qui vendait des odeurs, à mon petit frère Paul, cet imbécile, qui faisait à 7 ans encore dans ses couches la nuit, à ma lapine naine… Non, pas à ma lapine naine ! ! !
La chaussette se matérialisa soudain en bonnet et vint chausser ma tête en couinant, ma pauvre tête d’enfant pris au piège de sa bêtise. J’allais mourir étouffé, étranglé par une chaussette vivante.
J’entendis la porte de la chambre s’ouvrir violemment et mon père hurler : « Mais qu’est ce que c’est que ce bordel ! ! ! »
Le bonnet s’effaça et les fils le composant se reformèrent en une socquette plaintive et rougissante qui gisait penaude sur le haut de mon crâne en le chatouillant de ses tremblements.
- « Pardon père » dis-je la tête basse, « Allez-vous me punir ? »
- « Que fais-tu avec ma chaussette, fils ? »
- « C’est elle qui a voulu jouer »
- « Ah ? Elle te plait ? Tu aimerais en avoir une de semblable hein? Enfin je veux dire, une paire ? »
- « Oh oui père, j’aimerais beaucoup. »
- « Alors invente là et rend moi la mienne »
Et c’est ainsi que naquit ma vocation d’inventeur ainsi que celle, parallèle, de conteur d’histoires à dormir debout et sur une seule jambe, chose rare par les temps qui courent.
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