Cadavres exquis
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Deded
un cadavre exquis proposé par morca

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chapitre 1chapitre 2
morcalacroute
JC


Deded

Chapitre 1 proposé par morca
Ce texte a été déposé le 13/09/2004


     La ville et ses rues encombrées d'ordures, la ville et ses ruines grisâtres, la ville et ses bruits incessants, la ville et sa crasseuse poussière.
     La ville répugnait à Deded. Autant que, de la ville, lui répugnaient les habitants.
     Du haut d'une colline de terre stérile, il observait les allées et venues des citadins. Tant d'âmes, pensait-il, tant d'êtres amassés, luttant inutilement contre l'entropie qu'obligeait leur condition de mortels. Un rictus de dégoût, presque imperceptible, vint aux lèvres de Deded. A cette distance, la ville ressemblait à une fourmilière. Les hommes à des insectes. Mais le respect infini que les insectes inspiraient à Deded lui interdisait la comparaison.
     Deded lui-même était peut-être un insecte.
     La nuit, alors qu'il dormait nu sur le sol aride, une minuscule créature parcourant un relief peaucier suffisait à provoquer en lui des rêves ineffables. Son corps blanc, agité de mouvements larvaires, creusait, dans les glèbes infécondes, une concavité chaude et protectrice, dont il ne s'extrayait qu'à contrecœur, l'aube venue. Alors, à regret, il noyait, dans quelque ruisseau boueux, les résidus nocturnes qui ornaient sa peau d'ocre en plaques irrégulières. Ce n'est que lorsqu'il revêtait son armure qu'il oubliait la sensation funeste. C'était là un rituel métamorphique qu'il répétait quotidiennement avec plaisir et application. Chaque pièce de l'armure, accumulation de peaux humaines noircies par le temps, était ligaturée d'un mangut ancestral. Ainsi bardé, Deded saisissait un havresac du même cuir enténébreux. Seule luisait à son sommet une croix rubigineuse : le pommeau d'une lame antique. Alors, l'imposant sac endossé, Deded se levait, et l'on eut pu croire à l'érection prémonitoire d'un dieu, littéralement, coléoptère.
     Pourtant, au coléoptère, Deded préférait un autre hexapode dont il estimait l'opiniâtreté, la circonspection, la puissance qu'il était le seul à savoir mesurer. Il admirait aussi la brillante et lisse carapace, qui apparentait l'animal à un joyau de jais vivant.
     Etrangement, les cafards, plus que tout autre insecte, appréciaient la compagnie humaine. Sans doute n'étaient-ils que l'avant-garde souterraine d'une conquête sans quartier. Car il n'y avait plus guère désormais que les hommes et les insectes à se disputer les vestiges d'un monde délabré. Les uns, luttant contre l'extinction, subsistaient d'expédients produits par de plus en plus rares et antiques machines dont on avait oublié les procès. Les autres, innombrables, s'engraissaient des reliquats nourriciers de premiers, tout comme de divers nutriments invisibles au regard humain. Les insectes pouvaient se nourrir des hommes, et les hommes, des insectes.
     L'idée éveilla en Deded un sentiment de colère. L'espèce humaine était d'une bassesse et d'une immoralité sans borne. Elle l'avait toujours été. Deded le savait, qui en portait le potentiel violent. Son corps se raidit. Il connaissait la fureur. Il savait la contenir. Ses pensées se tarirent. Son esprit s'assécha. Il n'y eut plus bientôt sous son crâne que deux élytres hermétiquement soudées, d'un noir impénétrable.
     La ville devait être emplie de cafards.
     Dans chaque interstice, chaque lézarde.
     Cette pensée rasséréna Deded. Il ouvrit les yeux, et entreprit de descendre vers la ville. Il le fallait. Car dans les entrailles de la cité gisait un ancien secret, dont la ville tirait son pouvoir mécanique. Un secret accessible à celui qui en aurait la clé. Du moins, l'avait-il entendu dire.
     - «Eh ! Vous !»
     Perdu dans ses pensées, Deded n'avait pas sentit la présence de l'homme posté derrière l'excroissance rocheuse. Celui-ci le regardait d'un air suspect. L'homme ne paraissait pas exceptionnellement bien nourri. Son corps remplissait mal une cotte de maille, entrelacement de fils de cuivre flottant au gré d'une respiration laborieuse. D'une main crispée, révélant l'inquiétude, il tenait une rapière dont le fil fraîchement aiguisé criait son désir de mort violente.
     - «Qui êtes vous et que faites-vous par ici ?»
     Deded avança et se planta face à l'homme. Celui-ci parut vouloir poursuivre. Puis son regard s'attarda sur la cordelette capillaire que Deded portait autour du cou. Pris dans les cheveux filés, une clé à la forme complexe envoyait ses éclats blafards sur le visage du soldat. Ses yeux s'agrandirent, sa bouche frémit. Aucun cri ne sortit des lèvres gercées par la sécheresse.
     Deded savait depuis longtemps que l'annonce de sa présence le précédait toujours, où qu'il aille. Les fantaisies les plus invraisemblables circulaient sur l'homme-insecte. Il ne comprenait pas comment cela pouvait être. Les hommes parlaient tellement. Deded s'était tu depuis longtemps, si tant est qu'il sut parler un jour. Le verbiage, les fabulations humaines, causaient tant de tort, d'erreurs et de bruit. Comment pouvaient-ils penser encore que cette tare était un don honorable ? Deded avait lui-même tant de mal à contenir le brouhaha continuel de ses pensées que...
     Il tenait toujours l'homme agonisant. Une main en serrait la gorge, les doigts s'y enfonçant comme dans une terre trop molle. L'autre main maintenait l'épée enfoncée dans un abdomen qui vomissait lentement ses viscères sanguinolentes. Deded s'aperçut soudain qu'il avait faim. Il relâcha son étreinte, et la chose inarticulée glissa de la lame pour s'avachir sur le sol avec un bruit sourd.
     L'épée rapidement essuyée sur les chairs encore tièdes, Deded se retourna et avança vers la ville.


chapitre 1chapitre 2
morcalacroute
JC

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