Cadavres exquis
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Clichés du futur
un cadavre exquis proposé par morca

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morcalacrouteJC


Clichés du futur

Chapitre 2 proposé par lacroute
Ce texte a été déposé le 17/03/2005


     Tout ce chemin, ce si long chemin, jusqu'à cet instant où une balle va m'ôter la vie. Suicide aurait pu être un terme de circonstance. Je connaissais l'endroit et l'heure depuis plus de soixante ans. Le cercle devait se refermer, je ne pouvais pas me soustraire à l'ordre des choses. Le rendez-vous avait failli ne pas avoir lieu. Alzheimer rongeait insensiblement mon cerveau depuis quelques années.

     Ma vie battait au rythme du flux et du reflux de mes souvenirs. Quand ils revenaient, mon passé revivait. Quand ils repartaient, mes journées appartenaient aux infirmières qui me veillaient. Parait que je pissais debout au-dessus des WC sans soulever le rabat au-dessus de la lunette. Un exemple entre mille. Parait que c'était irréversible. Je ne me souvenais de rien. Ni de moi ni des autres Les phases de lucidité de plus en plus rares, de plus en plus courtes ; l'obscurité de plus en plus longue de ces journées sans conscience.

     Cette puce électronique à implanter j'ai fini par l'accepter. L'Alzamémoris 205P, petit confetti métallique bourré de technologie miniature, qui pompe mon passé lorsque je remonte à la surface et me le restitue quand mes souvenirs battent la campagne.

     Une anesthésie locale. Une courte incision longitudinale au scalpel jusqu'au contact de l'os. Un minuscule trépan forant la boite crânienne. Insertion de la puce au contact des méninges. La technique avait fait ses preuves. L'argent ne me manquait pas. J'avais, pourtant, longtemps reculé l'instant de l'intervention. Peur qu'on me colle une personnalité autre que la mienne.

     L'implant était nécessaire. La date approchait. Il serait au rendez-vous, je devais l'être aussi. Clair d'esprit. Conscient de mes actes.

     La veille je n'avais pas dormi. Il avait son plan, j'avais le mien. Il me trouvera debout au pied du lit, frêle silhouette cachant tant bien que mal, jusqu'au dernier moment, l'agrandissement punaisé au mur.

     Et, en cette nuit d'anniversaire, je suivais mentalement l'itinéraire de Petit Poucet Encagoulé, essaimant sa colle sur les caméras de surveillance. Je sentais Bibendum de Laine et de Mousse à l'aguets sous son pommier. Il triturait de ses doigts gantés la télécommande bardée de chatterton. Trois paires de collants, un pantalon serré : il ne savait pas encore qu'il allait en chier plein ses brailles avant d'appuyer sur la détente. Je ne serai plus de ce monde quand il verrait la photo. Je l'imaginais vomissant en jets douloureux ce qu'il avait mangé avant de venir. Pour moi, il y a quarante ans, des spaghettis bolognaise inondèrent la moquette. Et Ana n'était pas Ana. C'était Claudia aux seins lourds. Pas ces gants de toilette que porte sa copine. Je les avais vus, un soir, sur l'écran holographique 3D de son ordi. Les intonations de ma voix avaient débloqué la serrure vocale de son appart que je savais désert. Code d'accès derrière l'écran de veille : le prénom de son père. Quelques BMP cryptés (le deuxième prénom de sa mère) au cœur d'un dossier caché. Claudia n'avait jamais voulu poser nue pour moi.

     Il est maintenant devant moi. Arme au poing. Déjà fébrile.

     Ne pas parler, ne rien dire. Le ton de ma voix aurait tant d'importance, le mettrait trop tôt sur la voie. J'aurais pourtant tant et tant à lui dire.

     «Alors, tueur, qu'est ce que tu attends ? Appuie sur la détente ! Tu es venu pour ça, non ! Une vie pour le prix d'un contrat. Que suis-je pour toi ? Un anonyme. Un vieux. Un pauvre débris accroché à son asthme, à son cœur qui déraille et à son arthrose comme un naufragé à sa planche pourrie. Un bout du bout de la vie. Une vieille allumette calcinée et ratatinée à qui il ne reste, appendue à ses hémorroïdes, qu'une toute petite crotte de vie bien sèche. Un mort en attente brûlant maintenant ses toutes dernières flammes. Un vieux qui a bien vécu pourtant, ne se souciant jamais du prix des choses. Alors que toi, t'as un train de vie à assurer, des nanas qui te bouffent les fonds de culotte, un boulot de poseur d'alarme qui couvre à peine ton loyer ....Des vies se sont envolées au bout de ton arme pour assurer ton argent de poche.

     Jeunot ! T'es tout pâle, tout blême, tout en sueur. Tu trembles, tes mains moites glissent sur la crosse de ton pétard.

     Tout ne se passe pas comme d'habitude, n'est ce pas ?

     C'est si facile d'habitude ! Froideur, indifférence, sang-froid. Un vieux, à tes pieds, une balle entre les yeux, ça ne t'as jamais empêché de te sentir viril. Alors, qu'aujourd'hui l'escargot se recroqueville dans sa coquille.

     Tes neurones, tes synapses se refusent à véhiculer l'ordre. Cet index qui d'habitude appuie si facilement sur la détente, pourquoi tremble-t-il ? Une légère crispation du fléchisseur sur le métal froid et tout serait dit, vas-y !

     Qu'est ce qu'y a changé, bonhomme ? Ma tronche peut-être !

     Je sens que tu commences à comprendre. L'amorce d'un flash lumineux naît derrière ton os frontal, éclair en ricochet sur le temporal, zig zag scintillant percutant la face interne de l'occipital. Comme un rayon lumineux traversant l'objectif et la chambre noire d'un appareil photo, percute la pellicule.»

     «J'élève lentement mes bras à l'horizontale, dans ta direction. Ne pas t'effaroucher. Paumes offertes, doigts écartés. Les index et les pouces dessinent dans l'air un cadre rectangulaire. Photographie argentique ou numérique, ce geste simple mime le format standard de la pellicule quand on n'a pas de Lubinel 2 sous la main. Tête encagoulée à droite. Regard étonné. Gueule béante de l'arme à gauche. Mise au point sur cet index fébrile qui effleure la gâchette.

     Un sourire ironique naît sur mes lèvres.

     Oeil droit fermé, oeil gauche ouvert au-dessus de mes lunettes en demi-lune. Je cherche le bon cadrage. Eterniser au mieux l'instant de ma propre mort en un cliché rêvé. Figer cet infinitésimal instant où la balle surgissant du canon flottera dans l'air à mi-distance de son parcours. Juste avant l'impact entre les yeux, la déchirure rectiligne dans la masse molle de l'encéphale, le trou béant dans l'occiput, les escarbilles de chairs et d'os projetées sur l'agrandissement en noir et blanc au-dessus du lit.

     Mon corps éjecté en arrière sous l'impact, basculant sur le lit, dévoilant à ton regard un visage de femme souriante.

     Ce sang, tout ce sang, maculant les méplats, les courbes, les arêtes, les ombres d'un visage que tu n'as pas oublié.

     Un dimanche en hiver. Un timide rayon de soleil trouant les écharpes de coton du brouillard s'entortillant aux branches arthritiques des platanes dénudés. Cette lumière inattendue inondant ce visage radieux, d'ordinaire si triste, tendu vers le ciel. Saisir l'instant, vite ! Tes doigts courent sur les bagues de l'objectif. Diaphragme au 8ème, vitesse d'obturation en semi-automatique, mise au point à la volée.»

     Tueur sourit. Tueur darde un minuscule bout de langue ironique à la commissure gauche de ses lèvres

     Tueur pose le revolver à ses pieds, cherche la carabine dans son dos, pose la crosse au creux de son épaule, colle son oeil à l'oculaire réglable de la lunette de visée.

     «Crois-tu !» me dit-il, «Les choses doivent changer ! Rien n'est écrit !»

     Il stabilise mon visage dans le viseur. Pour le plaisir. A cette distance il ne peut pas me rater. Il pourrait tirer au jugé, arme à hauteur de hanche. Son visage jubile, le mien se décompose.

     Je m'attendais à du plomb. Du 32mm Hämmerli SP 20 RRS de chez Smith & Wesson. Le projectile de colle va m'arracher la tête. Quelle différence ? Seule ma mort compte.

     Un sifflement frôle mon oreille gauche. Le bruit d'une explosion molle dans mon dos.


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