Cadavres exquis
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Clichés du futur
un cadavre exquis proposé par morca

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morcalacrouteJC


Clichés du futur

Chapitre 1 proposé par morca
Ce texte a été déposé le 13/09/2004


     J'ajustais mon viseur
     Je me calais contre le mur..
     J'arrêtai de respirer.
     Mon index s'immobilisa.
     Un ensemble de gestes régulés par une aire néo-corticale spécialisée depuis mon plus jeune âge. Sous scanner, la zone aurait sûrement irradiée comme un soleil. Une lumière vivante, instable, mouvante, perturbée par les myriades de combinaisons neuronales qui dansaient autour d'elle et qui, échos en abyme, convoquaient mes connaissances, mes souvenirs, mes plaisirs, ma douleur.
     9 ans. Voix de mon père :
     «N'oublie pas : ce n'est pas l'objet visé qui est au centre de la photo, c'est toi... Fais le point à 3 mètres.»
     Bruits de pas. Image de mon père dans le viseur.
     «Tu vois, si j'avance, je suis flou. Si je recule plus loin, je suis flou également. Les objets qui sont à trois mètres sont nets. Il y a comme un anneau de netteté tout autour de toi. Sa distance est fonction de la mise au point, sa largeur dépend du diaphragme. On appelle ça la profondeur de champ.»
     Mon père glisse hors cadre. Il est derrière moi. Il me tient par les épaules. Ces mains sont lourdes et chaudes.
     «Si tu veux une grande profondeur de champ, il faudra une faible ouverture de diaphragme. Alors, vu l'éclairage, la vitesse de pose risque d'être longue. Il ne faudra pas bouger. Appuie-toi quelque part si tu peux. Ne tremble pas. Ne respire plus. Dans tous les cas, fais exactement le point... Bien !... Allez, clic !»
     Clac !
     La grande différence entre la photo et le tir, c'est l'évidence du processus morbide. Lorsque vous baissez l'appareil, le visage de votre mère est toujours là mais vous savez aussi que ce visage, au moment du déclic, dans cette position, sous cet éclairage, avec cette expression, ne sera plus jamais. Déjà, votre mère a imperceptiblement vieillie. Pendant le temps infinitésimal durant lequel votre cerveau a donné l'ordre à votre index d'appuyer sur le déclencheur (env. 1/2 s.), que le diaphragme s'active (de 1/250 à 1/15 de seconde sur mon Lubitel 2 - une antiquité rarissime), un neurone s'est peut-être éteint, une cellule cancéreuse s'est sans doute dupliquée, son sourire forcé a insensiblement élargi quelques rides. Et elle va poursuivre ainsi inexorablement, tandis que l'image capturée ne fera que supporter la preuve mélancolique de la dégénérescence du monde.
     La carabine est plus rapide. Vous appuyez sur la détente, et soudain, votre mère n'est plus là. Vous regardez, étonné, et vous essayez désespérément de comprendre que le tas de chair qui est au sol soutenait précédemment l'abstraction qu'on appelle «mère». Mais vous n'y arrivez pas. Pourtant, il n'a suffit pour cela que d'un geste insignifiant, aussi prompt que l'acte photographique. En ce simple instant, le corps qui tenait miraculeusement debout , s'est avachi avec autant de grâce qu'une cuisse de bœuf soudainement détaché de l'esse qui la portait. Abandonnés par l'influx nerveux, les muscles se sont immédiatement transformés en cette matière flasque et molle qu'on trouve emballée sous cellophane dans les rayonnages d'un hypermarché. Les soubresauts gélatineux qui les ont momentanément agités n'ont été dus qu'à l'opposition brutale avec le sol. Plus aucun mouvement n'est perceptible, aucun tremblement, la cage thoracique ne se soulève plus. Jusqu'au yeux qui eussent été vitreux s'ils avait été encore dans leurs orbites. Un orgasme bref souilla l'optique de ma lunette de visée. L'objectif ciblé dégoulinait d'un liquide translucide. C'était la dernière caméra. J'avais du, pour arriver jusqu'ici, faire subir le traitement à une dizaine d'autres. Les caméras de surveillance fleurissaient dans la ville plus rapidement que le taux de natalité.
     Je n'étais pas parti de chez moi, bien sûr, sinon, de caméras en caméras, j'aurais ramené les flics plus sûrement qu'Hansel et Gretel n'avaient convoqué les oiseaux de malheur sur leur chemin de mie de pain. J'avais pris la précaution d'aller, sous mon apparence habituelle, chez Ana, qui habitait près de ma cible finale. Après quelques heures passées en sa compagnie, j'avais vidé ma mallette des éléments qu'elle contenait. Outre une carabine en kit, étaient soigneusement rangés quelques effets grotesques. Nu, j'entrepris de me rhabiller : un corset diminuant mon embonpoint, un slip redoublé de mousse aux fessiers, trois paires de collants de laine, un pantalon désormais serré, des chaussures deux pointures trop grandes, un pull col rond, une veste à fortes épaulettes.
     J'étais parti à deux heures tapantes, sac à l'épaule, en suivant le parcours décrit sur mon plan imprimé. Celui-ci signalait les caméras de surveillance du quartier d'Ana. Informations glanées sur certains sites illégaux. Il fallait leur faire confiance jusqu'à un certain point. Avec un peu d'attention, cela suffisait pour traverser les quartiers pauvres. Déjà, par précaution, marcher : pieds en dix heures dix, déhanchement mesuré, dos recourbé.
     Arrivé aux abords d'un quartier résidentiel, il n'était plus question de louvoyer. Le réseau de caméras était trop dense. Je grimpais sur le toit d'un transformateur et, à l'abri, assemblais les éléments de la carabine. Celle-ci crachait à 200 mètres un projectile plastique contenant une colle bon marché. C'était devenu la seule procédure possible. Lorsque les caméras avaient été équipées d'un modem qui donnait l'alerte en cas de destruction d'un composant, j'étais passé à la peinture. Mais, rapidement, les caméras avaient été équipées d'une cellule photosensible qui réagissait lorsque la lumière ne perçait plus l'objectif. Avec cette colle, la lumière passait toujours, mais l'image était si floue que nul n'aurait pu repérer quoique ce soit. Même pas les ordinateurs des flics, capable d'analyser sur vidéo, n'importe quel corps, et d'en donner le signalement anatomique : stature, pointure, démarche, balancement des épaules, etc... les indices mis bout à bout donnaient un portrait d'ensemble qui mentait difficilement et qui risquait de vous surprendre un jour.
     J'étais arrivé. Maison d'architecte. Piscine et transats. Arbres et fleurs. Quelques spots éclairants les allées de graviers blancs. Le gazon anglais fraîchement coupé emplissait d'un parfum végétal l'air vif et piquant d'une nuit d'automne. A pas de loup, je passais sous la caméra baveuse, un sourire aux lèvres.

     Merci Papa.
     Sans rancune ? C'était sympa la photo, mais vois-tu, tu te trompais en pensant qu'on aurait toujours besoin de photographe.
     Avec le numérique, même pour le cadrage, l'ordinateur vous donnait des indications sur la composition après analyse des niveaux de gris. On en était rendu à des gadgets générant des erreurs : un léger bougé ? Un flou total ? Voulez-vous rajouter un doigt devant l'objectif ?... Ma formation de photographe ne servait pas plus qu'une formation de caissière - surtout depuis que les caddies affichaient en temps réel la facture de vos achats. Validez-vous l'achat ? Insérez votre carte fidélité Panomnium SE. Société d'Etat. Capitalo-communisme.
     J'étais désormais poseur d'alarme. A 10% de temps. Comme la majorité de la population je ne vivais que d'expédients. Si je gardais ce job inutile, c'est qu'il me fournissait les adresses de mes futures victimes. Je connaissais l'alarme. Je connaissais les lieux. Je connaissais l'habitant.
     J'étais devant la porte-fenêtre. Système d'ouverture par infra-rouge. Le code changeait tous les mois. J'extirpai du sac une vieille télécommande de télévision, un des ces vieux modèles à écran. Trafiquée, elle émettait ses infra en égrenant les codes. Maximum une demi-heure de recherche. Si ça ne trouvait pas, il fallait remballer. J'enfilai ma cagoule, posai la carabine et sortit un revolver.
     J'attendis, immobile, dans l'ombre d'un pommier, tenant d'une main le boitier et, de l'autre, le plan usé de la villa que je mémorisais une dernière fois. Je ne venais évidemment pas juste après avoir posé une alarme. Plusieurs mois d'attente étaient nécessaires. Mais je faisais toujours un plan de mémoire, juste après la visite d'un candidat. Ici, le type était un vieux célibataire. Je choisissais toujours des vieux. D'abord, il n'y avait presque plus que des vieux. Ensuite, se sentant faibles, ils appelaient plus facilement un poseur d'alarme. Modèle Cerbère, Panomnium SE. Connaissez-vous notre dernier modèle Saint-Pierre 411 ?
     En dernier lieu, un vieux, parce que c'était moins risqué, évidemment. On pourrait trouver ça dégueulasse mais je vous assure : n'importe quel chasseur vous aurait juré qu'il vaut mieux viser un vieil animal - pour la conservation de l'espèce, s'entend. Enfin, il l'aurait dit du temps où il y avait encore des animaux à......
     Ziiiiip ! La porte coulissait.
     Bip, bip, bip... Le con !! Il avait ajouté un bipeur à l'ouverture !
     Courir, 15 secondes, vite, vite, 9 secondes ?, le panneau d'alarme - pas programmée
- il est là !... La chambre est en haut, cours, en haut, à droite, deuxième à droite, cours, cours, ouvre :
     «Bouge pas !», revolver pointé.

     Ce n'était pas le visage attendu. Merde, j'avais pourtant vérifié le nom. Ce type me rappelait quelqu'un... Oh, et puis... c'était un vieux quand même. Il s'était levé. Les vioques avaient le sommeil léger. La crainte que la mort ne vienne à l'improviste, sans doute...
     «Ok, je suis arrivé jusqu'ici. Vous imaginez ce que je risque, alors vous savez que je n'hésiterai pas à tirer.»
     Bordel, où avais-je vu cette tête... Bizarre. Peut-être était-ce le type prévu finalement...


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Science-fiction

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