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Olivier

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Vertèbres

Morgane Caussarieu


Vertèbres
 Pour la présente édition :

Editeur : Au Diable Vauvert

La critique du livre
Lire l'avis des internautes (5 réponses)

Vieux-Boucau, années 90. Cette petite station balnéaire landaise servira de cadre au récit. La plage, les sapins, et un lac, dépotoir aux eaux plus que saumâtres, au centre duquel trône une île.
Hors de l’été et de son boom démographico-touristique, le temps s’écoule mollement, entre loteries et Rotary.
C’est dans la classe de CM1 de l’école que tout va se jouer, avec un trio d’amis inséparables, qui forment malgré eux le club des losers du patelin.

Sasha, jeune fille à la tête rase, mâle dans sa peau. Elle grandit avec son grand frère et son père, dans une famille précaire, sur fond de violence viriliste.
Brahim et ses bésicles, l’irréductible étranger dans cette France profonde. Et Jonathan dit Jojo, enfant obèse et diabétique, surprotégé par sa mère Marylou qui ne vivote que pour lui.

Le roman s’ouvre sur la disparition de Jonathan. Une mystérieuse femme à barbe a abordé les trois amis qui zonaient, et a réussi à embarquer Jonathan dans son camion. Voilà ce que racontent Sasha et Brahim, seuls témoins de l’enlèvement.
Les affiches de recherchent fleurissent, tandis que Marylou est dévorée par l’angoisse. Son Jojo, enlevé, qui veillera sur lui ? qui lui fera ses piqures d’insuline ?
La gendarmerie enquête, mais la piste est maigre et n’aboutit à rien. Les jours passent, et Marylou est au 36e dessous, rongée par l’angoisse, la culpabilité et la rancœur.

Jusqu’à ce que Jonathan soit retrouvé hagard et fortement amaigri, sur une station d’autoroute, une semaine plus tard.
La visite médicale d’usage ne relève aucune violence sexuelle. Seule une énorme morsure lui balafre le torse.
La radio révèle un phénomène étrange : Jonathan a une vertèbre supplémentaire, sans aucune trace d’intervention chirurgicale. Confrontés au mutisme total de Jojo, les enquêteurs sont incapables de recueillir d’autres éléments que ceux fournis par Sasha et Brahim.

Toujours mutique, Jojo va basculer dans un comportement de plus en plus étrange, violent et imprévisible, tandis que son corps continue ses inquiétantes métamorphoses, prolégomènes de l’horreur à venir...

Voilà ce que l’on peut dire de l’histoire sans trop spoiler cet excellent roman.
Autant mettre les choses au clair tout de suite : les âmes sensibles sont priées de s’abstenir, car l’horreur et le glauque seront au rendez-vous.
Ce sera saignant, gore et crade, du Cronenberg mâtiné de Hooper.
Vous voilà prévenus.

Plusieurs aspects du roman méritent d’être abordés.

Le choix narratif.
Rien ne nous est exposé par un narrateur omniscient. Tout est raconté a posteriori ou ressenti.
Les chapitres, courts, alternent entre le journal intime de Sasha et les monologues intérieurs de Marylou.
Ce sont elles seules qui prendront la parole, et rapporteront les faits. Jamais nous n’entendrons Jojo, qui n’apparaitra qu’à travers les yeux de sa mère et de sa meilleure amie qui, accessoirement, se détestent.
Deux visions subjectives, centrées sur leurs relations avec Jojo.
C’est là un des grands points forts du roman.
D’un côté, Sasha et sa relation postérieure des faits, mais qui peine parfois à comprendre ce qu’il se passe réellement du haut de ses onze ans, et de comprendre toute la portée de ce qu’elle chronique. L’avantage du journal intime c’est, en outre, de ne rien cacher. N’étant pas fait pour être lu, Sasha peut tout lui confier, vraiment tout.
De l’autre l’immédiat et l’intime d’une mère prête à tout pour son fils. Un fils qui lui échappe de plus en plus, mais pour qui elle se montrera prête à tout. Vraiment tout, d’abord pour le protéger puis pour le nourrir.
Deux regards différents et subjectifs, mais aussi deux histoires et deux relations à/avec Jonathan, épicentre muet de transformations incompréhensibles puis terrifiantes.
Nous avons donc deux visions qui, outre leur subjectivité intrinsèque (celles d’une gamine et d’une mère poule), sont avant tout des narrations sans aucune interaction sociale. Chacune peut donc, littéralement, dire tout ce qu’il lui passe par la tête, sans le filtre de la conversation avec autrui.

Des thèmes plaisants.
L’amateur de Stephen King ou de R. L. Stine, ne sera pas dépaysé.
La petite station balnéaire pourrait être située dans le Maine ou chez McCammon. et correspond idéalement au fantastique. Loin de recréer un Maine kingien de carton-pâte, Morgane

Caussarieu

fait le choix délibéré de s’ancrer dans la France périphérique, celle de Nicolas Mathieu ou des frères Boukherma, dont elle est elle-même issue. Quiconque connait les stations balnéaires hors saison n’y sera point dépaysé.
La plupart des personnes de ce forum ont vécu les années 90, et s’en souviennent. Des Razmoket au 36 15 Ulla, nous sommes en terrain connu et chacun y trouvera ses repères. Comme Stephen King, Morgane

Caussarieu

excelle à faire revivre une époque, jusque dans la désuétude du minitel. La confrontation entre les âges (Sasha et Marylou) que je viens d’évoquer, s’harmonisent à merveille dans ce récit, au fil de l’évolution de Jonathan et de ses relations avec chacune.
Outre la métamorphose déjà évoquée, ce récit reprend un personnage trop peu exploité dans le fantastique, le loup-garou, en y injectant une solide dose d’horreur. Cela nous change agréablement des habituels vampires et zombies.
Le thème, assez kingien enfin, de la fin de l’enfance et du début de l’adolescence, souvent au cœur du bildungsroman, avec une approche assez frontale, qui rappelle les deux premiers films de Michael Cuesta, œuvres majeures du genre.
Bref, nous ne sommes pas dans un livre de feue la collection Gore : la pâte humaine y est bien présente, et c’est une véritable aventure humaine et collective que nous offre ce récit. Pas une simple et vulgaire accumulation de scènes gore.

Splatterpunk’s not dead !
Le spaltterpunk est né en réaction à la révolution conservatrice de Reagan et Thatcher. Contre l’exaltation de la famille et des valeurs traditionnelles façon Poutine ou Meloni.
Ils ont donc brisé le miroir idéal de la société rêvée des conservateurs. Chez eux, les familles sont, comme dans la réalité, le premier lieu de la maltraitance et des abus contre les enfants.
La vie communautaire des petites villes proprettes cachent souvent de lourds secrets peu avouables. Peuplées par les personnages idéalement conformes aux meilleurs vœux conservateurs, ces personnages peuvent se révéler particulièrement monstrueux, comme le montre Ketchum dans son terrifiant Une fille comme les autres.
Les personnages sont souvent en marge et mal dans leur peau, heurtés frontalement par les conventions sociales réactionnaires, comme le montre Poppy Z Brite dans Le corps exquis avec ce jeune homosexuel jeté à la rue par ses parents. Son destin n’est pas sans évoqué Sasha, dont la dysmorphie de genre n’est pas la meilleure chose qui puisse lui arriver, vue sa famille. Quant à la famille justement, Ames perdues et surtout Sang d’encre lui règlent définitivement son compte.

« Une photo montrait la famille idéale, le père, la mère, la fille et le fils, tous dotés d'un sourire étincelant — et sans doute des plus hygiéniques. Qu'étaient donc devenus ces visages typiques des années cinquante, se demanda Zach, ces icônes innocentes de la publicité d'après-guerre, ces archétypes made in America » Poppy Z Brite, Sang d’encre (A quand une réédition de ce chef-d’œuvre ?)

L’horreur et la noirceur ne sont en rien métaphoriques mais frontales. Rien n’est épargné au lecteur, des sévices abominables (Une fille comme les autres) aux crimes d’un duo de tueurs en série (Le corps exquis, quel titre !) jusqu’à l’inceste hédoniste et décomplexé (Ames perdues). Difficile également de ne pas penser à ce bijou de noirceur qu’est Au seuil des ténèbres, qui ne nous épargne rien. Absolument rien.
C’est dans cette filiation que s’inscrit, sans rougir, Morgane

Caussarieu

.
Sasha souffre, et sait d’emblée que sa famille totalement dysfonctionnelle ne pourra jamais l’aider, bien au contraire. Pas plus que les autres habitants du Vieux-Boucau.
Marylou a une relation avec son fils qui peut incarner à merveille la vision conservatrice de la mère, prête à tout pour son fils. Vraiment tout, quitte à utiliser des moyens peu avouables pour arriver à des fins qui le sont encore moins. Mais quand on aime, la fin justifie les moyens, vraiment tous les moyens, comme le minitel nourricier (vous comprendrez cette petite excentricité en lisant le livre).
Si les romans évoqués ne sont pas tous fantastiques (Une fille comme les autres) ou assez peu (Sang d’encre), Morgane

Caussarieu

fait elle le pari d’un roman pleinement fantastique, versant dans l’horreur, tel un fils d’Ames perdues et du Corps exquis. Si la nouvelle est le format idéal du fantastique, comme le prouvent les Territoires de l’inquiétude ou Mélanie Fazi (on pourrait même remonter à Maupassant et Poe), le roman fantastique est beaucoup plus cassse-gueule.

A l’instar du magnifique Sylvana de Michel Pagel, Morgane

Caussarieu

nous prouve ici de façon éclatante que le fantastique sied au roman. Dès le début, le lecteur sent qu’il a, entre les mains, un ouvrage exceptionnel. Elle signe, à n’en point douter, son œuvre la plus aboutie, à marquer d’une pierre blanche dans la chronologie de l’imaginaire contemporain. Finaliste au GPI, il ne reste plus qu’à espérer que le jury fasse le choix crâne de Morgane

Caussarieu

x. Si la SF n’en finit pas d’agoniser, le fantastique a encore bien des choses à nous raconter. Ce roman en est la meilleure preuve. Faites comme le Prix Masterton 2022 : ne le loupez pas !




1997. Petite station balnéaire des Landes. Jonathan, dix ans, vient d'être kidnappé. On le retrouve une semaine après sur une aire d'autoroute. Sa mère peine à le reconnaître : bien des choses ont changé en lui, la plus déroutante étant l'apparition d'une vertèbre supplémentaire...

Morgane Caussarieu revisite les années 1990 comme
Stephen King le faisait avec Ça pour les années 1960.
Entre Stranger Things et un Chair de poule
pour adulte, culture horrifique débridée et métaphore
sur la transformation du corps et la sexualité,
elle signe son livre le plus ambitieux.

Née en 1987, distinguée par plusieurs prix de l'Imaginaire, Morgane Caussarieu s'est imposée comme l'auteure punk française dans la lignée de Poppy Z. Brite. On lui doit notamment les romans Dans les veines, Je suis ton ombre ou Techno Freaks (sélectionné au prix de Flore), ainsi que l'essai Vampires & bayous. Vertèbres est son premier roman au Diable vauvert.





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