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Olivier

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Un pays de fantômes

Margaret Killjoy

,

Patrick K. Dewdney


Un pays de fantômes
Titre original : A Country of Ghosts
Première parution : 25 août 2022

 Pour la présente édition :

Editeur : Argyll
ISBN : 978-2-492403-54-5

La critique du livre
Lire l'avis des internautes (1 réponses)

A la fin des années 70, une partie de la sf francophone va sombrer dans la collection Ici et maintenant, chez Kesselring.
Hormis le livre, remarquable, qui lança l’époustouflante carrière de Joëlle Wintrebert, il n’y a pas grand-chose à retenir de ce naufrage qu’a été la sf politique.

Entendons-nous bien.

Je n’ai absolument rien contre la politique en littérature, et notamment en sf. La dystopie est un incontournable du genre, à commencer par les plaidoyers socialistes d’Orwell (lire à ce propos sa préface à l’édition ukrainienne de La ferme des animaux et Pourquoi j’écris, qui tuent dans l’œuf toute tentative de récupération réactionnaire d’Orwell). Mais la sf ne se limite pas à des mises en garde contre les lendemains qui déchantent, ou à une littérature soixante-huitarde dont la subtilité jdanovienne n’a rien à envier aux pires œuvres d’Aragon ou Eluard à la gloire de Staline. Le propos soixante-huitard, éminemment plus sympathique que Staline, n’excuse en rien la médiocrité du fond.

Par son imaginaire, la sf permet aussi de bâtir des utopies passant par des chemins inattendus. Il suffit de penser à la révolution léniniste de Heinlein, avec sa fameuse avant-garde éclairée qui doit mettre en mouvement la masse amorphe pour aboutir au paradis libertarien lunaire. Ce détail baroque n’avait pas échappé au Manhcette diariste.
Outre cette coquecigrue, la sf peut aussi nous offrir des pages fiévreuses et superbes avec Pelot (Transit, La guerre olympique, Le sourire des crabes), sans parler des incontournables Le Guin ou Ayerdhal.
D’autres ont su le faire de façon plus discrète, comme Sheckley, Beaumont, Bradubry, Wilhelm ou Silverberg. J’ai également tendance à ranger Poul Anderson dans cette catégorie, qui refuse tant le manifeste et le tract que l’utopie à la Heinlein.
Spinrad se situerait quelque part entre les deux, ne serait-ce que pour son engagement plus marqué, dans et depuis la contre-culture.
La SF peut enfin être l’occasion de textes infâmes, comme le plaidoyer anti-IVG d’un Dick qui avait viré cagot.
Bref, la sf et la politique, c’est une longue histoire. Une histoire qui remonte au moins jusqu’à la proto-sf. En effet, celle-ci n’était pas en reste non plus, avec les audaces libertines de ce cher Savinien de Cyrano de Bergerac, qui anticipait même les débats actuels sur l’antispécisme ou l’euthanasie, et invente même le livre audio !

Outre les œuvres, la sf a aussi connu le duel de pétitions autour de la guerre du Viêt-Nam, entre pro (Heinlein, Anderson, Lafferty, E. Hamilton, M. Z. Bradley, Vance, Niven, Pournelle) et les anti (Le Guin, Dick, Disch, Delany, Spinrad, Silverberg, Bradbury, Ellison, Silverberg, Malzberg, Asimov…). Fiction parlera de la polémique en termes assez verts dans son numéro de… mai 1968 (qui accueillait un petit nouveau : Andrevon).
Concluons ce survol politique par le magnifique Meucs de Bisson, qui a raflé tous les titres possibles en France, de façon fort méritée, tant pour le texte que pour le message.

La sf donc, sans être intrinsèquement politique, est l’une des littératures les mieux à même d’utiliser la politique ; de façon intelligente, comme de façon imbécile. Il suffit de mesurer l’écart entre Orwell ou Le Guin et le pire d’Ici et maintenant. Parce que Wintrebert, c’est très bien !


C’est dans la meilleure sf que s’inscrit le livre de Margaret

Killjoy

.

Nous sommes dans un lieu (quelle planète ?) et un temps indéfinis, au sein d’un empire qui évoquerait plutôt l’époque victorienne : le décollage du capitalisme avec l’industrialisation et ses énergies fossiles, ainsi que les guerres de conquête brutales visant à civiliser des sauvages, qui évoquent d’avantage les faits d’armes de Bugeaud que les discours de Jules Ferry.
On peut aussi y voir la conquête de l’Ouest américain et son corollaire, les guerres atroces contre les Indiens.

Dimos Horacki est un journaliste embedded (embarqué) dirions-nous en bon français. Autrement dit, un journaliste qui n’est là que pour se mettre au service de la propagande impériale (La gazette de Borol) et de son bras armé, l’impitoyable général Wilder.
Le but de la guerre est simple : conquérir et civiliser les habitants de Hron, qui vivent en dehors de la civilisation impériale.
Las !
Dimos se retrouve vite confronté aux réalités de la guerre, et surtout des horreurs qui en découlent. Se sentant investi par l’impératif de la civilisation, le conquérant ne recule devant aucune atrocité, ni aucun massacre, comme s’il s’en allait dénazifier l’Ukraine.
Les choses tournent à l’aigre, et les sauvages sont bien meilleurs guerriers et stratèges que prévu. C’est même avec un certain soulagement que Dimmos assiste à la débâcle impériale, et ne pleure pas mort de Wilder.
Fait prisonnier, il peut méditer à loisir ces mots de Diderot : « Nous nous appelons civilisés, et nous sommes pires que des sauvages. » Entretien d’un père avec ses enfants.
Il va se retrouver malgré lui dans le territoire des Hron, et commence à découvrir, en digne héritier d’Albert Londres, le mode de vie des Hron.
Deux logiques se font alors face : une société anarchiste qui veut maintenir son mode de vie, confrontée à un empire, qui ne peut survivre qu’en s’étendant, en repoussant ses frontières et en engloutissant ses voisins, sous prétexte de les civiliser. Considéré comme un traitre par un Empire qui veut sa peau, Dimos a-t-il pour autant sa place à Hron ?
N’est-il pas un agent double ? Est-ce que le mode de vie si particulier de Hron

Syndrome de Stockholm ou journalisme gonzo ?
Jusqu’ici, Dimos ne s’était pas vraiment posé de question. Devenir journaliste après avoir si mal démarré dans la vie tient du miracle.
La condition impériale ne laisse guère espérer une presse libre et critique. Les journalistes sont donc au service du pouvoir, et de lui seul.
Dimos ne s’était guère posé de question sur sa condition et sa vie au sein de l’Empire. La confrontation brutale à un mode de vie radicalement différent, va bousculer ce qu’il tenait pour acquis, et va le pousser à interroger l’Empire.
Syndrome de Stockholm ? Prise de conscience de la réalité par-delà de la propagande ? Trahison de sa fidélité à cet Empire à qui il doit tout ?
Qui est le nouveau Dimos, qui découvre l’autre camp ?
Au-delà de sa dimension politique, ce roman est une interrogation vertigineuse sur la fidélité et la trahison, dans le droit fil d’un John Le Carré.
Nous sommes donc très loin d’un John Wayne qui va apporter les mérites de la civilisation aux sauvages, même si l’époque et les paysages montagneux peuvent rappeler les westerns de John Wayne. Nous ne sommes pas non plus dans la satire grinçante et explosée façon Malzberg dans L’univers est à nous Le roman de

Killjoy

est linéaire, et suit l’évolution de son héros, balloté par l’Histoire avec un grand H.

Un roman politique, mais de la littérature avant toute chose !
Si l’idée de littérature politique vous effraie, tentez tout de même l’aventure. Nous sommes loin d’une « tempête de merde jdanovienne » (Manchette).
L’auteur n’est pas là pour nous matraquer une vérité, avec son héros positif. Son héros doute, s’interroge, mais surtout il observe et il discute.
Il observe les choix de vie d’un anarchisme qui doit au moins autant aux Américains qu’aux Européens, notamment pour l’importance centrale du fameux coven américain (que l’on pourrait traduire imparfaitement par assemblée), et sa vision contractualiste, qui rappelle Hobbes et ses épigones du XVIIIe siècle, qui passeront de la théorie à la pratique avec les révolutions française et américaine.

L’autrice nous dépeint, à travers les yeux de son héros, un société qui n’est pas celle de l’Empire, et encore moins celle dans laquelle nous vivons. Le journaliste se retrouve confronté à une société autre, et va l’observer en journaliste et en ethnologue. Si la guerre impose sa rigueur et sa cruauté, la société est heureusement très loin d’être militarisée.
Libertaire, elle est même au rebours de la société terrienne que nous dépeint Haldeman dans son chef-d’œuvre. Les préoccupations écologiques ou éthiques renvoient d’ailleurs à ce qui fait cruellement défaut au chemin que nous avons pris avec le décollage du capitalisme, à qui nous devons la crise écologique systémique actuelle. Si aucun penseur n’est cité, cette société n’a pas été sans m’évoquer Percy Shelley ou William Morris, Elisée Reclus ou Emile Armand, pour ce qui est de la liberté des mœurs (pas de couple exclusif, une parfaite égalité entre les sexes et une normalisation totale de l’homosexualité).
Loin de se limiter à une vague anarchie, l’autrice dépeint une société complexe, où la liberté ne doit ni mener au chaos, ni au darwinisme social libertarien, ni au triomphe des forts sur les faibles (la liberté du renard dans le poulailler).
Ethnofiction tout autant que conte politique (comme Voltaire faisait des contes philosophiques), ce roman ne nous offre pas une réflexion politique comme le firent More ou Campanella (bien meilleur écrivain que More, soit dit en passant). S’il interroge et souligne les faiblesses et les défauts de notre société (comme la première partie du livre fondateur de Thomas More), il ne nous propose pas une solution clés en main, grâce à laquelle tout ira bien. Nous sommes loin également des utopies quarante-huitardes :

« Dès le 25 février [1848], mille systèmes étranges sortirent impétueusement de l’esprit des novateurs, et se répandirent dans l’esprit troublé de la foule. Tout était encore debout sauf la royauté et le parlement, et il semblait que du choc de la révolution, la société elle-même eût été réduite en poussière, et qu’on eût mis au concours la forme nouvelle qu’il fallait donner à l’édifice qu’on allait élever à sa place ; chacun proposait son plan ; celui-ci le produisait dans les journaux ; celui-là dans des placards, qui couvrirent bientôt les murs ; cet autre en plein vent par la parole. L’un prétendait détruire l’inégalité des fortunes, l’autre l’inégalité des lumières, le troisième entreprenait de niveler la plus ancienne des inégalités, celle de l’homme et de la femme ; on indiquait des spécifiques contre la pauvreté et des remèdes à ce mal du travail, qui tourmente l’humanité depuis qu’elle existe. » Tocqueville (Souvenirs)

Si ce roman souligne nos problèmes, il ne nous propose pas de solution utopique. Il nous interroge sur nos habitudes, nos choix, nos mœurs, jusque dans l’intimité.

Roman de réflexion politique, roman de guerre, roman d’ethnofiction, roman d’aventures, roman d’introspection d’un homme pris dans les bouleversements de l’Histoire…
En à peine 200 pages, préface comprise, nous avons donc un ouvrage d’une incroyable richesse, tant il brasse de thèmes et d’interrogations. Ajoutons que la préface n’est pas en reste : elle interroge également le lecteur.
Un livre exemplaire dans sa concision et dans sa densité, exemplaire par les questions qu’il vous pose, exemplaire aussi dans sa traduction et la fluidité de son écriture.
Et c’est sans doute là le véritable secret d’une sf politique intelligente. Non pas vous asséner une vérité ou des slogans, mais, comme les utopistes du XVIe siècle, souligner les défauts de ce qui est, et pousser le lecteur à s’interroger sur ce qui pourrait être.
Par l’intelligence avec lequel il entrecroise l’interrogation politique et la littérature sans sacrifier l’une à l’autre, ce livre est tout simplement vertigineux. Tout cela dans une merveilleuse concision, dont feraient bien de s’inspirer tant et plus d’auteurs. Un court roman ,comme une nouvelle, est aux antipodes de la facilité. Car tout doit être contenu dans un espace ténu, au péril de la clarté.

Il est toujours facile de faire trop long, jamais d’être assez court.

Force est de constater que ce livre en est un parfait exemple.

Véritable coup de tonnerre dans le ciel de l’imaginaire, Margaret

Killjoy

s’inscrit déjà comme une plume incontournable de la sf, d’une sf intelligente, qui sait allier l’évasion et la réflexion.
Alternant inédits et rééditions (et non réimpressions : les ouvrages sont toujours retravaillés et étoffés, les traductions révisées), les éditions Argyll s’imposent tout simplement comme un acteur incontournable de l’imaginaire. Un livre, une autrice et un éditeur indispensables, tout simplement.
C’est même la grande différence avec Kesselring : la sf politique distillait ses jugements avec une imbécillité abyssale, tandis que

Killjoy

s’adresse à l’intelligence du lecteur. A lui ensuite de juger.

Sur ce, je vous liasse juge de ce roman…




Poussé par une industrie florissante et une politique expansionniste, l’empire borolien se tourne cette fois vers les Cerracs, un territoire montagneux composé d’une poignée de villes et de villages ; une simple formalité.
Journaliste en disgrâce, Dimos Horacki signe désormais des papiers ronflants dans une gazette de la capitale. Mais voilà que son employeur l’envoie au front écrire un article élogieux sur un général en vue de l’armée impériale.
Sur place, Dimos découvre la réalité de l’expansion coloniale, et surtout, il met un visage sur leurs mystérieux ennemis, les anarchistes de Hron, qui défendent non pas leurs possessions, mais leur mode de vie et leur indépendance. Et tandis que la guerre fait rage autour de lui, que ses pas le portent de ferme en village jusqu’à la cité-refuge de Hronople, le reporteur voit peu à peu ses convictions voler en éclat.





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