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Olivier

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02/09/2004
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Territoires de l'inquiétude - 6

Alain Dorémieux


Territoires de l'inquiétude - 6
Traduction : Pierre-Paul Durastanti, Jacques Chambon, Jean-Daniel Brèque, Nathalie Serval
Illustration : Pascal Moret
 Pour la présente édition :

Editeur : Denoël
Collection : Présence du fantastique

La critique du livre
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Pour la plupart d’entre nous, Ray Bradbury se limite aux Chroniques martiennes et Farenheit 451. On oublie souvent que le monsieur est loin de se limiter à ces livres emblématiques, qui sont, quoi que fort recommandables, loin d’être ses meilleurs (en particulier pour Farenheit 451).
La grande roue n’est en effet rien de moins que la nouvelle –jamais reprise ailleurs, excusez du peu !- qui est à l’origine de La foire des ténèbres qui est, excusez du peu, un chef-d’œuvre tout court, aussi bien de l’auteur que du fantastique et même de la littérature en général. On y retrouve cette approche souvent poétique de l’enfance, subtilement relevée d’une pointe de fausse naïveté. Je crois que peu d’auteurs, à part Sturgeon en sf, ont su faire parler avec autant de réalisme des enfants en sf. Et signer accessoirement un texte aussi réussi, qui renvoie systématiquement le lecteur à sa propre enfance. Et ce, quel que soit son âge, tant l’intemporalité en est saisissante.
Mais commençons plutôt par le début, avec Fritz Leiber. Leiber est un auteur porté aux nues par Dorémieux, qui lui a consacré deux anthologies. Deux sœurs jumelles se barricadent dans leur appartement new-yorkais, condition sine qua non pour dormir à l’abri de la violence de la ville. Séparées à la naissance, elles se racontent leurs vies heurtées, jusqu’à ce qu’elles se retrouvent. Régulièrement interrompues par des bruits étranges, comme si un oiseau tapait à la fenêtre. Un oiseau ou autre chose, mais alors quoi ? Ailes noires est assurément un texte surprenant. Pour aller vite, on pourrait y voir le croisement improbable entre la Poppy Z Brite première période pour le trash, et Matheson pour l’angoisse qui monte en crescendo au fil du récit.
Restons dans la sensualité trouble avec un Daniel Walther au meilleur de sa forme. Un professeur est invité à un colloque sur Rimbaud. Accueilli par une charmante accompagnatrice, il prend des nouvelles de la ville qu’il n’avait pas vu depuis un sacré bout de temps. Il apprend qu’elle est prise entre les actions violentes d’extrême-droite et un tueur en série que personne ne parvient à arrêter. Il est difficile d’en dire plus, sous peine de trop déflorer l’intrigue. Comme toujours dans les nouvelles fantastiques de Walther, on retrouve ce climat mêlant une sensualité sulfureuse et un climat vicié avec cette écriture dense, impétueux flot expressionniste. Si Daniel Walther est un auteur inégal, aussi enthousiasmant que décevant, force est de dire que nous sommes plutôt là dans son meilleur.
Darnaudet évoque également le retour vers le passé, mais sous un angle plutôt bradburien. Un homme revient dans la terne ville de son enfance, à la recherche de son ami d’enfance. Faisant chou blanc, il décide de tenter le coup, et de retourner voir la maison qui l’a vu grandir. Les nouveaux locataires sont accueillants, bien qu’ils lui interdisent l’entrée de la salle de bain, cette pièce froide et humide où se trouve la fameuse baignoire de zinc qui donne son titre au texte. Texte court d’ailleurs, mathesonien dans sa chute aussi imparable que glaçante.
Matheson justement est bien évidemment au sommaire. Auteur culte d’Alain Dorémieux, qui lui a consacré plusieurs anthologies également. Là encore, le texte est court et percutant. Comme souvent chez le bonhomme, le décor est plutôt banal, puisqu’il s’agit de monsieur tout-le-monde qui se rend chez le coiffeur, et parle des diverses douleurs dont il est perclus. Chute là encore imparable, concision fulgurante, nous sommes chez un Matheson en pleine maîtrise de son art.
Passons maintenant de Matheson à Wagner. Karl Edward, connu surtout pour sa fantasy. Une jeune reine de beauté d’un trou paumé décide de tenter sa chance dans l’eldorado californien. Actrice ou mannequin, elle est prête à tout pour réussir. Elle s’entiche rapidement d’un jeune loup aux dents longues, bodybuildé à souhait, qui rêve de devenir un nouveau Scharwzy. Bonne poire, elle accepte de se mouiller pour payer le loyer, en commençant tout d’abord par des photos un peu dénudées. Puis vient la drogue, et les besoins conséquents en argent. On passe vite des photos aux films, et du soft au gonzo. La spirale est descendante jusqu’à la prostitution. Cynique en diable, son Jules profite de sa naïveté pour la pousser toujours un peu plus loin, histoire de pouvoir faire bouillir la marmite, le temps que ses opportunités se concrétisent enfin, quoi que plutôt lentement. Plus dure sera la chute, mais aussi la vengeance de l’amoureuse éconduite. On sent systématiquement une distance, un certain second degré qui donne à cette histoire si noire un semblant de légèreté, voire d’humour franchement noir. Ce n’était pas gagné a priori, sauf pour un auteur talentueux. Et pour le coup, vraiment TRES talentueux : l’adéquation du fonds et de la forme, si importante dans la nouvelle fantastique, fonctionne ici à merveille, et nous offre donc un bijou finement ciselé.
Bijou finement ciselé aussi avec le texte de Shirley Jackson. Un couple de retraités se plait tellement dans sa résidence secondaire, qu’il décide d’y rester au-delà de l’été. Si le village est accueillant en été, avec les touristes, il l’est beaucoup moins hors-saison. L’épicier ne peut plus livrer, puisque son employé a repris le lycée. Le livreur de kérosène, carburant indispensable pour la voiture, la cuisine et le chauffage, n’en a plus assez pour livrer ce couple surnuméraire. Aux antipodes du gore, l’horreur se fait ici tout en finesse, tout en non-dit. La fin est abrupte, et absolument terrible, non parce qu’elle vous raconte, mais par ce qu’elle ne dit pas, et vous laisse donc imaginer. La fameuse dernière phrase n’est pas ici une chute à la Brown ou à la Matheson, mais une phrase aussi émouvante qu’angoissante, tant elle laisse présager le pire. La sobriété des moyens est ici utilisée à excellent escient, et le laconisme ne laisse pas un arrière-goût d’inachevé, mais de terreur : vous êtes au creux de la vague, et –pire que tout- vous le savez.
Dans la catégorie creux de la vague, il faut aussi parler du texte très réussi de Charles L. Grant, immense figure du fantastique, injustement oublié. C’est l’histoire d’un couple en déliquescence. Madame est prise par son travail de chanteuse, et rentre bien après minuit. Du coup, c’est monsieur tout seul qui doit s’occuper des tâches domestique et de leur fils unique. Attachant quoi que souffreteux, ce pauvre garçon ne voit quasiment jamais sa mère et s’en remet donc uniquement à ce père aimant. Jusqu’au moment de la séparation, déchirante, puisque c’est madame qui emporte l’enfant. Mal aimé ou mal soigné, toujours est-il qu’il se retrouve rapidement à l’hôpital, où il décèdera. Mais la mort n’est qu’un passage, et qu’est-ce qui pourrait empêcher un fils aimant d’aller revoir son père ?
Couple en déliquescence également chez Kathtryn Ptacek, épouse de Charles L. Grant justement. Un homme en souffrance, qui se retrouve simple employé dans l’usine fondée par son grand-père, tout ça parce que son père n’avait pas le sens des affaires. Et dans la vie familiale, c’est le même fiasco. Sa femme est plutôt une illuminée, qui a tout plaqué pour la défense des animaux. Las, c’est monsieur qui décide de partir, avec sa fille. Sauf qu’à rouler trop vite, avec quelques bières dans le sang, c’est l’accident garanti. Quant à cela s’ajoute le brouillard, il faut bien avouer que ça ne facilite pas la tâche des secours. Ecraseront-ils eux aussi des opposums ? Là encore, grande réussite. La dernière phrase est à mi-chemin entre Matheson et Jackson : elle en dit assez pour laisser imaginer la suite. Chapeau bas, pour ce magnifique exercice d’équilibriste entre chute finale et fin ouverte. La famille est également à l’honneur avec Il ira frapper à votre porte de McCammon. Remarquable pour les deux textes déjà publiés dans cette anthologie, de la chaleur de plomb écrasante du Dixieland pour le premier, à l’amour entre morts-vivants dans le deuxième. Ici, c’est dans un cadre mathesonien. Veille d’halloween dans une petite ville. Dan a enfin réussi à retrouver du boulot et, coup de bol, à obtenir une promotion. La vie n’a jamais été aussi belle, et la réussite semble être collective à tout le village. Mais n’y a-t-il pas un prix à payer ? Si la fin est sans réelle surprise, la montée de l’angoisse et, disons le, de la frayeur est orchestrée de main de maître, et c’est bel et bien ce qu’a voulu l’auteur. Il signe là un texte qui risque de vous hanter assez longtemps : comme quoi de Faust à Rosemary’s baby, on n’a pas forcément épuisé le thème du diable ! Par contre, l’autre texte de McCammon, Beauté m’a moins convaincu. J’ai préféré celui de Gay Partington Terry, à qui la langueur sied bien mieux, avec cette histoire de veuve américaine qui traîne son spleen au Maroc.
Jean-Marc Ligny n’est pas en reste. Il nous convie à un tchat sur internent. Rappelons aux plus jeunes que le principe des tchats date du minitel et des réseaux téléphoniques. Un geek (un proto-geek ?) ne vit que par ça, tant sa vie réelle est morne et sans grand intérêt. Jusqu’à ce qu’il rencontre Laetitia, mystérieuse interlocutrice, aussi fascinante qu’évasive. Un mélange réussi de cyberpunk détourné vers le fantastique, qui nous rappelle que Ligny a une sacrée plume. Comme pour Wagner, c’est un texte que l’on ne lit qu’à regret, tant on a peu envie de le quitter, de se dire que cette histoire a une fin, aussi terrible soit-elle !
Nous parlions de laconisme et d’angoisse, et cela résume parfaitement le texte de Gilbert Gallerne, l’histoire de cette femme dont le mari est en voyage d’affaire, tandis que tous ses meubles sont recouvert de cendres.
Je ne peux bien sûr pas terminer sans parler du chouchou de tout amateur éclairé de :
- littérature
- nouvelles
- fantastique
- concision
Les bienheureux lecteurs de l’excellent Steve Rasnic Tem auront bien sûr reconnu ce génie, maniant le trash et la sensibilité, la finesse et l’effroi comme peu d’auteurs, une sorte d’hybrique entre Carver et Larry Brown d’un coté, Matheson et Walther de l’autre. Lequel d’entre-nous n’a jamais menti pour se sauver la face, hein ? Hé bien sachez que narrateur est comme chacun d’entre nous : il ment parfois. Sauf que chez lui, les mensonges deviennent réalité. A peine s’invente-t-il un frère qu’il arrive, comme s’il avait toujours été là. Ca peut rendre de sacrés services. Mais une question demeure cependant, quand on devient père : ce don peut-il se transmettre ? Et comment votre fils va-t-il s’en servir ? Parcours angoissé et halluciné dans les réalités gigognes qui rappellent un peu le Priest de la Fontaine pétrifiante, et le Mémo d’André Ruellan ainsi que Le Corridor d’Anne Duguël pour la recomposition perpétuelle des réalités au fur et à mesure des mensonges. Un texte terrible, fascinant et angoissant à souhait.

A part quelques raté heureusement court (Beauté de McCammon), voire très, mais alors très très court (les 3 petites pages de la short-short signée Wildy Petoud : lisez plutôt La chatte et le hibou, ce chef-d’œuvre signé Disch que l’on trouvera dans l’antho 999), force est de constater que nous sommes face à un excellent cru. On recommandera donc sans hésiter ce volume à tous les amateurs de bonne littérature, car on y trouve un panel époustouflant de toutes les nuances du fantastique, parfois injustement dénigré tant on lui préfère la sf. Si vous croyez que le fantastique raconte toujours les mêmes choses (comme si la sf ne parlait que d’empires galactiques et de soucoupes volantes !), jetez un coup d’œil à la ci-devant anthologie : vous verrez que le fantastique est au moins aussi riche que la sf.
Surtout que peu de textes furent repris (à part le Matheson). Alors quand on sait qu’on y trouve le texte à l’origine de La foire des ténèbres, un texte grandiose de Karl Edward Wagner dont le fantastique est quand même autrement moins accessible mais tout aussi recommandable que sa fantasy, et j’en passe : vous n’avez aucune excuse. Aucune !




Dans les couloirs d'un grand hôtel rôde l'ombre éternellement jeune d'une reine de beauté défunte.
Une grande roue de fête foraine fait tourner le temps à l'envers : et si la Mort était aux manivelles ?
Derrière ces messages sur Minitel, quelle menace est aux aguets ?
Ne prolongez pas trop vos vacances dans cette campagne idyllique, sinon les villageois vous puniront.
Deux soeurs jumelles s'aimaient d'amour rendre, mais dans la nuit vont se refermer les ailes noires...
Seize plongées au coeur des fantasmes pour débusquer nos antiques terreurs dans les rouages du monde moderne.
Un florilège de nouvelles signées de Ray Bradbury, Charles L Grant, Shirfey Jackson, Fritz beiber, Jean-Marc Ligny, Robert McCammon, Richard Matheson, Steve Rasnic Tem, Wildy Petoud, Daniel Walther, etc.

L'anthologiste
Alain Dorémieux fut de nombreuses années le rédacteur en chef de Fiction, la principale revue de science-fiction et de fantastique en France. Il a réalisé aux Editions Casterman une vingtaine d'anthologies mémorables consacrées à ces deux domaines — dont l'une, Territoires de l'inquiétude, fut en quelque sorte le prototype et le numéro zéro de la série qui rythme désormais les saisons de Présence du Fantastique. Black Velvet, son premier roman, est paru début 1993 dans la collection Présences.


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