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Si j’en crois Noosfere, nous sommes plus dans le début de l’œuvre des frangins, que dans la pleine maturité.
Cela explique peut-être ce qui m’a dérangé dans cet excellent roman, qui manque de peu le statut de chef-d’œuvre, comme Stalker, qui reste pour moi un chef-d’œuvre.
Sur le fond, ce roman est tout simplement vertigineux.
Son cadre est magnifique, parfaitement bien posé, et son intrigue ouvre la voie à de fructueuses réflexions.
Elle montre les limites de l’analogie, et ce n’est pas parce que l’époque s’y prête qu’émerge un Richelieu (faut-il y voir une critique du césarisme, de l’homme providentiel et de sa version la plus radicale, le culte de la personnalité ?). Tant historique que politique, ce fond est d’une finesse et d’une richesse peu communes, y compris dans la sf de l’époque.
Les réflexions sur les limites et les impasses du volontarisme du despotisme éclairé porté par les bolcheviks en 1917 est saisissant, et autrement plus profond que les tartines d’un Soljenistyne (rebus littéraire de la Guerre froide, qui fit bien plus pour sa notoriété que son œuvre, AMHA. Une œuvre limitée à laquelle s’ajoutent ses opinions abjectes, qui expliquent pourquoi Poutine l’honore et le révère).
Bien plus fascinant que Fondation ou les romans politiques de Heinlein (notamment son utopie libertarienne… assez léniniste comme le remarquait Manchette dans son Journal), le roman des frangins est certainement l’un des plus politiques de la sf.
Non pas politique pour ses idées, mais pour ses réflexions et sa lucidité sur le totalitarisme, ainsi que la vision mécaniste spécifique au bolchevisme([url=https://bataillesocialiste.wordpress.com/documents-historiques/1939-09-la-lutte-contre-le-fascisme-commence-par-la-lutte-contre-le-bolchevisme-ruhle/]Tout cela ayant été analysé par Otto Rühle)
Sans doute cela vient-il aussi du vécu et du pays des auteurs, qui ont connu la Terreur stalinienne, et dont les parents ont probablement connu la Guerre civile et ses atrocités blanches et bolchéviques. Sans oublier la campagne contre Pasternak, cloué au pilori et obligé de refuser le Nobel… pour un roman censuré.
Les limites de la déstalinisation avaient déjà été fixée clairement (Mur de Berlin, écrasement des ouvriers polonais, est-allemands et surtout hongrois), et le roman se révèle à cet égard assez impitoyable pour peu que l’on lise entre les lignes.
Bref, tout cela est magistral.
Mais il y a, à mon avis, un tout petit point négatif.
SPOILER
Je trouve que la révolution de palais est très hâtive, et tranche avec la beauté contemplative qui plonge le lecteur abruptement dans ce monde étrange, ainsi que sur l’identité des protagonistes qui sont plus que des nobles féodaux (le fascisme était vu comme une réaction féodale par les staliniens). Comme si les frangins avaient un nombre limité de pages, et devaient s’y tenir. Refusant de sacrifier tant la belle littérature des pages précédentes, que les vertigineuses réflexions politiques, j’ai eu l’impression qu’ils ont hâté le dénouement, histoire de s’en tenir au nombre de pages convenues.
A moins qu’il ne s’agisse d’une erreur, celle d’auteurs encore débutants (il a fallu de nombreux romans pour que Philip deviennent Dick, et des vraiment pas glorieux !), auquel cas je passe l’éponge sans hésiter.
Quoiqu’il en soit, je recommande sans hésiter ce roman qui, si l’on tient compte de la sf de l’époque, est certainement l’un des plus stimulants. Un très grand roman, voire un chef-d’œuvre (et ça se prononce pareil en russe !).
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