Cadavres exquis
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Sable
un cadavre exquis proposé par lacroute

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lacrouteLeo
Fragon


Sable

Chapitre 2 proposé par Fragon
Ce texte a été déposé le 26/06/2006


     Je fermai les yeux sur cette vision féerique et m’allongeai sur le dos. Lorsque je les rouvris, Serpentine avait disparu. Le soleil rouge était entièrement levé, et de l’horizon nord jaillissaient des épées éblouissantes, signe que la deuxième étoile du système double n’allait pas tarder à apparaître.
     Je me redressai sur un coude. Il faisait déjà très chaud. J’eus l’impression que le village sur la dune était en flammes. Je le distinguais à peine dans les reflets qui dansaient sur les parois de verre. La chaleur devait être insoutenable à l’intérieur. Comment les indigènes avaient-ils pu s’adapter à de telles conditions d’existence ? Serpentine... Peut-être était-elle retournée là-bas... J’esquissai un mouvement pour me relever.
     Je fus debout en un bond, me frottant les paumes. Le sable était brûlant. Je sentais sa chaleur traverser la semelle de mes bottes. Et je n’avais emporté ni eau, ni combinaison isolante.
     Le ciel devint incandescent alors que je regardais les huttes rondes, une main en visière au dessus des yeux. Je ne savais même pas si les indigènes se trouvaient à l’intérieur. Ils étaient peut-être occupés autour de ces cuvettes lisses de métal pur que nous avions repérées dans le désert. C’étaient des fours solaires dont ils se servaient pour fabriquer de la pâte de verre. Avec un procédé dont nous ignorions encore tout, ils soufflaient d’énormes bulles qui, solidifiées, devenaient leurs habitations.
     Les huttes disparurent derrière un écran d’air surchauffé et miroitant. Un mirage... Mais non, tout avait été réel, le village dans le levant, Serpentine, notre union... Je dus me secouer pour me décider à ranger ma toile et mes couleurs et repartir me mettre à l’abri dans le vaisseau. Les tubes de gouache commençaient déjà à durcir. Si je voulais peindre sur cette planète, ce serait à l’huile. J’emballai mon matériel dans ma mallette anti-grav et, clignant des yeux, je retournai au campement, au moment où l’étoile bleue super-massive surgissait derrière les reliefs d’une lointaine chaîne de montagnes.
     Dans le ciel de cet hémisphère, le seul sur lequel la vie s’était développée, ce soleil furieux ne se levait jamais entièrement. Mais même quand le limbe supérieur de son disque dépassait à peine la ligne d’horizon, sa lumière était si intense qu’elle faisait disparaître les couleurs. Tout était blanc, du blanc du métal juste sorti de la forge. Il n’y avait pas d’ombre. Des ruisseaux de sueur parcouraient ma peau. Ce monde était une folie. Comment avait-il pu engendrer une créature aussi fraîche et délicieuse que Serpentine ?... Le vaisseau... il était là, presque indiscernable dans les colonnes d’air brûlant. Soulevant des nuages de sable incandescent, je dévalai la pente de la cuvette.

     Un picotement agréable, fausse sensation de fraîcheur, me parcourut la peau comme je traversai le champ de force qui protégeait l’Evangélisator VII du vent solaire. Je gravis la passerelle en évitant de toucher la rambarde métallique. J’imaginais mes semelles en train de fondre, me laissant collé aux marches. Enfin, je pénétrai dans le sas avec reconnaissance.
     Soulagé, j’épongeai la sueur de mes sourcils et laissai ma vision s’accoutumer à la pénombre. Je distinguai peu à peu la silhouette ascétique et le regard brûlant du Moine-des-Légendes-Ancestrales.
     Je le saluai.
     «Christ soit avec vous, Frère.
- Que faisiez-vous ?
- J’essayai de peindre le village de verre dans la lumière.
- En tant que Frère Supérieur et chef de l’expédition, je ne puis me permettre de perdre un seul membre de l’équipage, même le moins utile. Vous auriez-dû revenir avant le lever de l’étoile bleue.
- Justement, j’aurais voulu en restituer les reflets...
- La Chrétienté se passera sans grand dommage de votre chef-d’œuvre. Vous avez certainement été irradié.
- Mais...
- Il suffit. Vous passerez au contrôle avant de risquer de contaminer tout le vaisseau. Et inutile de vous dire que votre comportement m’a convaincu de la nécessité d’un châtiment à votre endroit.»
     Je me sentis blêmir. J’avais imaginé une fraction de seconde qu’il parlait de ce qui s’était passé avec Serpentine. C’était irrationnel, personne ne pouvait avoir été témoin de notre volupté.
     Ma réaction dut cependant satisfaire le Supérieur car un sourire anémié releva les coins de ses lèvres minces.
     «Je constate que la perspective d’une pénitence vous fait réfléchir. Je suis votre guide et commençai à désespérer de pouvoir vous aider à trouver le chemin du salut de votre âme. Hâtez-vous, Frère Niroslaw Witus, me dit-il en me tendant un cube programmable.
- Chrétienté Eternelle», répondis-je en baissant la tête avec toute l’humilité dont j’étais capable.
     J’attendis que décroisse le bruit de ses bottes de l’espace sur le sol de la coursive pour me redresser. Ma main tenait toujours le cube. Je fermai le poing et fit mine de le projeter contre la paroi du sas, sans terminer mon geste. Je me vengeai sur la mallette anti-grav que j’envoyai valser d’un bon coup de pied. Elle décrivit une gracieuse cabriole et revint aussitôt à sa place en bourdonnant légèrement. Ça soulageait tout de même.

     J’allai me glisser dans un caisson de décontamination. C’était pure formalité : je n’avais pas pu être irradié gravement sur le court trajet de retour, et le Moine-des-Légendes-Ancestrales le savait fort bien. Mais lui-même s’astreignait à respecter à la lettre les règlements de la Flotte, et tenait à ce que chacun des hommes qu’il avait sous sa responsabilité suivît la même règle de conduite.

     Toute autre allait être la séance qu’il m’avait préparée. Assis dans une des cabines de la chapelle, je coiffai avec appréhension un casque à électrodes et j’introduisis le cube dans le réceptacle prévu à cet effet. La machine l’ingurgita avec, imaginai-je, un frémissement d’aise. J’attendis, crispé, qu’elle eut terminé de lire les circuits sensibles.
     Et le cristal télépathe de la machine commença à m’envoyer les visions imaginées par le Moine-des-Légendes-Ancestrales.

     Mon cœur est en verre et se fendille. Au moindre de mes mouvements, des fragments s’en détachent.

     Et je savais que, quelque part dans le vaisseau, cet enragé, dans sa quête insensée de rédemption, avait lui aussi coiffé un casque et se faisait transmettre mes épouvantes.

     Mes doigts deviennent brûlant et mous, puis les ongles s’en détachent, puis la chair, ne restent que les os...

     J’avais déjà dû subir bien des pénitences infligées par les cristaux télépathes de la Chrétienté, mais jamais sur ce vaisseau, sous le commandement du Moine-des-Légendes-Ancestrales. J’avais appris depuis longtemps à en atténuer les effets grâce à l’emploi de techniques interdites de méditation qui m’ont été enseignées sur Dragouse IV. Malgré l’ardeur des Moines-Missionnaires, les Dragousiens montrèrent peu d’empressement à pratiquer une religion monothéiste. La Chrétienté mis bon ordre à ces débordements en éliminant les esprits les plus rétifs, ce qui contribua grandement à faire admettre la Vérité à cette population de mécréants. Les Moines-Soldats commencèrent judicieusement par supprimer la caste des Sages, dont l’influence néfaste sur les indigènes était patente. L’un d’entre eux avait cependant eu le temps de me transmettre son savoir, dont je suis peut-être le seul détenteur à l’heure qu’il est. Grâce aux leçons du Vénérable, je suis capable de berner les cristaux, somme toute assez frustes. Il m’a appris à concentrer mes pensées conscientes vers des événements agréables de mon existence, tout en faisant abstraction des impulsions artificielles envoyées par la machine.

     Je me trouve au sommet d’une aiguille rocheuse de trois mille mètres de haut, sur laquelle j’ai à peine assez de place pour m’asseoir.

     Mais cette fois le Moine-des-Légendes-Ancestrales était lui aussi connecté au cristal, et les seuls souvenirs heureux auxquels mon esprit grisé avait accès étaient les instants passés avec Serpentine. Et ils étaient si intenses et si présents que je craignis qu’ils en devinssent accessible au Frère Supérieur. Je ne pouvais prendre le risque qu’il découvrît ce qui s’était passé, et de plus j’étais révulsé à l’idée qu’il pût avoir connaissance de ces instants magiques. Je choisis donc de ne pas utiliser le savoir oublié. Je dus souffrir mille supplices et angoisses raffinés, et les parois de la cabine insonorisée résonnèrent interminablement de mes gémissements.


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lacrouteLeo
Fragon

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