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morca

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Le dernier homme

Mary Shelley


Le dernier homme
Traduction : Paul Couturiau
Titre original : The last man
Première parution : 1er trimestre 1826

 Pour la présente édition :

Editeur : Gallimard
Collection : Folio
Date de parution : 05 janvier 1998
ISBN : 2-07-040286-X

La critique du livre
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Préambule : Un prologue nous apprend que c'est en 1818 que le récit qui nous est présenté a été trouvé dans l'antre - découverte - de la Sybille de Cumes. Cette contradiction (le narrateur nous parle depuis le XXII° siècle) trouve sans doute résolution si l'on considère que ce récit de fin du monde est une prophétie Sibylline (rien n'est clairement posé à ce propos), bien différente cependant de celle que rapporte Virgile :
Le dernier âge viendra, que la Sibylle chantait :
Cycle nouveau-né des ans écoulés, cycle parfait.
La Justice reviendra sur la terre avec la Loi
Et le dieu Saturne. Du ciel sacré vois sans effroi
Une race nouvelle.
(...)

A moins de soutenir, mais cela est peut-être par trop contemporain, que ce dernier âge - l'âge d'or - ne vient qu'avec la fin de l'humanité.

L'histoire : En l'an 2073, le dernier roi d'Angleterre abdique peu avant de mourir pour laisser la place à la république. Lionel Verney, fils d'un ancien ami du roi tombé en disgrâce, vit, avec sa soeur, comme un paria, quasiment à l'état sauvage. Il retrouvera pourtant un rôle social et politique en devenant notamment l'ami du fils du roi déchu.
La première partie du récit s'attache à décrire le parcours de Verney et de ses amis, entre les guerres et les manoeuvres politiques, pour la défense des valeurs de justice, d'humanité et de bonté.
C'est dans la deuxième partie du livre qu'advient un événement de taille : une épidémie de peste sans précédent, qui fait disparaître l'espèce humaine, comme l'annonce le titre de l'ouvrage.

Note : ce livre de (pré)science-fiction est fortement influencé par un romantisme presque outrageant, alternant émotions exacerbées, situations dramatiques, images littéraires dont la nature sert de motif, etc.
Il date également d'un temps où il est difficile d'imaginer une évolution de société dans l'histoire, et il faut bien prévenir que le XXI siècle (et le XXII) de

Shelley

ressemble fort au XVIII° par de nombreux points. Cependant, et au contraire du Frankenstein, c'est bien toute l'humanité qui est prise dans le bouleversement grandiose qu'est l'épidémie de Peste.
Dernière note, et si l'idée énoncée dans le préambule est juste, ce bouleversement total est annoncé par une forme d'"anticipation" - la prophétie - religieuse, ce qui finirait (les deux premiers éléments suffisent) de souligner combien - mais comment pourrait-on lui en faire reproche -

Shelley

est ici loin d'inventer vraiment le genre (note : la découverte des feuillets sibyllins est cependant et en quelque sorte une découverte scientifique). Il reste quand même, par certains côtés, un jalon sur le chemin vers la sf moderne - jalon pas indispensable ama :

Rapide avis personnel : J'entamais l'ouvrage à la fin de l'été, dégagé de toute obligation professionnelle. C'est à l'écart des lieux fréquentés par les hommes, mais en compagnie de ma chère aimé, dans un paysage souriant, au bord de rivières translucides, au cœur des Causses majestueuses, que j'allais lire l'autre ouvrage de science-fiction de

Shelley

, auteur célèbre du Frankenstein, pierre angulaire du genre et de la littérature - tout comme de la culture naissante du monde industriel et scientifique dans lequel nous vivons.
J'abordais donc l'œuvre avec un élan presque naïf, une joie quasi-enfantine. Chaque matin, j'en reprenais le cours et dévorais les pages, délaissant un repas pourtant copieux et appétissant, oubliant le décor magnifique qui m'entourait. Oubli momentané, car la journée était réservée à la découverte de ces reliefs colossaux, preuves indéniables du génie divin, qui recélaient une multitude de surprises miraculeuses : des oiseaux de proies fantastiques planaient dans une pureté de bleu inégalée pour se rejoindre et tenir conciliabule en haut d'éminences olympiennes. D'autres volatiles de petites tailles, piaillants et virevoltants, ponctuaient le ciel de notes colorées. Des fleurs gracieuses aux robes chatoyantes embaumaient l'air de parfums délicats. Des torrents étincelants descendaient des montagnes jouant une musique allègre et cristalline.
Certes, ces pérégrinations n'étaient pas de tout repos. Mais le soir venu, je reprenais, malgré la fatigue, le récit en cours, dans l'attente fébrile de voir enfin se développer le thème annoncé.
Ainsi, jour après jour.
Au cours de la deuxième semaine, je poursuivais toujours, mais, je le comprends aujourd'hui, mon enthousiasme était déjà entamé. Quoi ? N'en étais-je pas à la deux cent cinquantième page et toujours pas de signe de cette peste qui allait détruire notre espèce ? Toutes ces péripéties, ces tensions, ces sentiments décrits avec brio n'étaient-ils vraiment qu'une mise en bouche - auquel cas c'eût été fort long - ou bien m'avait-on menti, et cette maudite humanité ne verrait jamais sa fin ?
Ma compagne, fidèle et tendre, saisissait sans doute déjà mon trouble. Elle m'observait parfois du coin de l'oeil et on aurait pu, dans son regard, surprendre l'inquiétude. Un jour, n'y tenant plus, elle vint à ma rencontre et me questionna : "Morca, mon cher Morca, lumière de ma vie, je vous sens habité comme par une mélancolie sourde. Votre âme souriante se trouble parfois, et son éclat vacille, comme une étoile à l'agonie dispense ses derniers traits intermittents. Quel incident a bien pu provoquer chez vous un tel accablement ? Vous aurais-je blessé sans m'en apercevoir ?" Étonné, je la rassurais immédiatement : "Que dites-vous là, mon adorée ? Vraiment, je ne comprends pas. Il s'agit sans doute d'un peu lassitude. Ces promenades dans les hauteurs furent assez sportives. Et puis, je dois l'admettre, je vois s'approcher l'heure de rejoindre la vie urbaine, ses impératifs, son tumulte, et cela - cela seulement - doit me peser." Son visage s'orna d'un sourire et, soulagée, elle m'accueillit dans ses bras. J'étais heureux, alors, de la savoir rassurée. Cependant c'est là, ma tête posée sur sa poitrine, que je compris combien m'opprimait la lecture de "Le dernier homme".
Le texte était conséquent, 700 pages, et je sentais déjà qu'il n'allait plus être question de plaisir mais d'effort. De plus, mon travail allait m'accaparer désormais et cela ferait durer la lecture qui deviendrait alors une charge.
Je décidais pourtant de ne pas abandonner. L'auteur du Frankenstein n'allait peut-être pas démériter. Il me fallait connaître la manière dont elle avait mis en scène la fin de l'humanité, ce dès l'année 1826.
Un mois passa.
Comme je l'avais crains je n'avais guère de temps à consacrer à l'ouvrage. Parfois, allongé, après une journée de labeur, je ne pouvais lire que deux ou trois pages et m'endormais. Si l'éreintement était la première raison pour cet état de fait, l'écrit n'y était sans doute pas étranger. Si la peste déferlait maintenant sur l'humanité, les multiples anecdotes contées avec minutie, les sentiments violents longuement analysés, les drames multiples amplement détaillés provoquaient un effet quelque peu soporifique. Fallait-il vraiment être si lent et si long ? Si le verbe était excellemment maîtrisé, l'auteur ne se fourvoyait-il pas dans des méandres romantiques, n'avait-il pas par trop souscrit aux usages de l'époque ? A moins que ce ne fut moi qui demeurait insensible à la beauté de l'écrit, fils d'un siècle consumériste et barbare ? Ces questions ne cessaient de me hanter. J'en rêvais souvent, et m'éveillais en sueur au sortir d'un sommeil agité. Durant la journée, la joie de vivre qui m'était habituelle paraissait se ternir comme s'assombrissent les cieux crépusculaires. L'automne approchait et tout devenait grisaille. Je n'écoutais plus le rossignol chanter, je ne voyais plus les lucioles danser, et les airs entraînants que barytonaient les travailleurs du petit matin me semblaient tous mélancoliques et ténébreux. Un pessimisme funeste me gagnait, j'étais sous le joug d'humeurs changeantes, je devenais noir et atrabilaire. Je me tenais pourtant chaque soir à la lecture.
C'est à la page 563, que l'autoresse utilise entière pour expliquer qu'elle accélère le récit de crainte de lasser le lecteur, qu'un long rire secoua mon être entier et que mon âme sombra dans la folie. Je n'allais plus travailler. J'errais tout le jour, parcourant les rues diagonales de Nantes, bousculant le piéton de l'épaule, insultant le passant. Ce n'est que le soir venu que je retrouvais le chemin du domicile où, rongée par l'angoisse, m'attendait mon aimée. Elle me regardait entrer, le visage livide, les yeux gonflés de haine, les lèvres scellées sur toute l'acrimonie du monde pour le monde que, dans un pur réflexe, elles se retenaient de vomir au visage de l'être le plus doux, le plus nécessaire que la création eût porté. Hélas, l'âme de la pauvre était aussi soumis à rude épreuve. Elle s'enfermait souvent dans une pièce voisine, et si aucun bruit ne parvenait à mes oreilles, je devinais que c'était pour pleurer. Un soir, je la surpris se frappant le front, de chaudes larmes coulant sur ses joues exsangues.
« Pardonnez-moi, mon époux, s'écria-t-elle, d'être femme si fragile, mais la maladie qui vous atteint ne me laisse pas indemne, croyez-le. Je ne voulais pas vous obliger, mais aujourd'hui, je vous en conjure... » Elle réprima avec difficulté un sanglot puis se jeta, sans honte, à mes pieds, de tout son long : « Je vous en supplie, je sais la cause de vos tourments. S'il vous reste quelque pitié pour celle qui éclairait jadis votre vie, celle qui était le coeur de votre coeur, jetez ce livre maudit qui vous ronge l'esprit. Brûlez-le, renvoyez le en enfer. Vous retrouverez la belle âme, la douceur, l'esprit d'équité qui sont votre vraie nature. Je meurs de vous voir sous la tyrannie de l'écrit maléfique. Si donner ma vie était la condition pour vous sauver, c'est sur le champ que je quitterai ce monde qui, loin de vous, ne m'offre aucune joie. »
Ces propos m'atteignirent et blessèrent mon être au plus profond. Je m'agenouillais et la soutins : « Oh, merveille de ma vie, vous, incarnation terrestre d'Ishtar, comment supporterais-je d'être la cause de votre mort précoce alors que je n'ai qu'un seul désir : vivre et vous chérir pour l'éternité. Quel être vil suis-je donc pour susciter en vous tant de tourments ? Je vous prie, Ma Dame, de me donner grâce. Cependant, comprenez : la lecture aboutit et je souhaite en finir. Je ne veux pas avoir souffert toutes ces heures, ces jours, ces mois, en pure perte. Je vous fais une promesse. Cette nuit, je poursuivrai l'oeuvre et cela jusqu'au bout. J'affronterai le mal comme... comme les petites chèvres fugueuses affrontent jusqu'à l'aube le loup démoniaque. Et demain matin, à votre réveil, vous me verrez enfin libéré de cette magie noire ».
Ma douce frémit et susurra :
« Mais souvent le loup ne mange-t-il pas la petite chèvre ? Que se passera-t-il si vous ne pouvez finir le récit ? »
« Alors, soit, me récriais-je, frappant ma poitrine en signe d'assurance quant à ce serment : par les flammes ou l'alchimie, ces feuillets seront réduits en cendres. »
« Je vous accorde ce répit, dit-elle. Si je désire votre retour, je le souhaite vainqueur. Je prierai le ciel de vous donner victoire puis attendrai l'aube confiante, mais impatiente de vous retrouver».
Je l'embrassais délicatement en guise d'au-revoir, puis m'isolais, le livre à la main, prêt à replonger dans l'océan sémantique en furie. Je me battis avec courage toute la nuit, luttant à la fois contre les longueurs, les langueurs, et l'accablement physique.
Enfin, je parvins au terme de l'épreuve. Les chants matutinaux des oiseaux célébraient autant la venue du soleil que ma victoire – peut-être plus éclatante – sur le monstre de

Shelley

. Je le rangeais dans ma bibliothèque et m'exclamais, possédé soudain par une ferveur nouvelle :
« Putain, je vais enfin pouvoir faire autre chose ! »




Lionel Verney est le dernier homme.
Accablé par la mort de son père, ancien ami du roi d'Angleterre, tombé en disgrâce et réduit à la pauvreté, Verney abandonne sa jeunesse à l'esprit de revanche et à la violence, avec, tendrement enfouie, une lueur d'amour pour sa soeur Perdita.
Arrivent dans le voisinage, au château de Windsor, les enfants royaux, Idris et Adrian. Leur rencontre préside au bouleversement de leurs vies, chacun révélant à l'autre sa véritable nature...
Puis, survient la terrible nouvelle : la peste a fait son apparition et progresse. Exacerbant passions et sagesse, le fléau met chaque homme en face de son destin.


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Cette critique est signée morca
10 réponses y ont été apportées. Dernier message le 30/08/2017 à 17h26 par Olivier

Science-fiction

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