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Olivier

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Le délit

Jacques Sternberg


Le délit
Première parution : février 2008

 Pour la présente édition :

Editeur : La dernière goutte

La critique du livre
Lire l'avis des internautes (2 réponses)

La vie s'écoule, la vie s'enfuit
Les jours défilent au pas de l'ennui

Les yeux faits pour l'amour d'aimer
Sont le reflet d'un monde d'objets.
Sans rêve et sans réalité
Aux images nous sommes condamnés

Raoul Vaneigem : La vie s’écoule, la vie s’enfuit


Le jeune amateur de SF ne connait peut-être pas (encore) Jacques

Sternberg

. Il est essentiellement réputé pour ses contes au ton absurde et grinçant, qu’ils fussent griffus, glacés, 188 à régler ou encore 300 pour solde de tout compte.
Le

Sternberg

romancier est lui beaucoup plus oublié. Saluons donc par la présente chronique l’excellente initiative d’une petite maison strasbourgeoise, La dernière goutte.
Elle a en effet eu la grande idée de rééditer Le délit. Ce roman se situe dans le début de la carrière de l’auteur, en 1956. Il a été refusé par Gallimard, parce que Paulhan le trouvait trop sf, genre qu’il exécrait.
Alors, Le délit, roman de sf ?
A vrai dire, on pense tout d’abord à un roman policier. L’histoire est celle d’un personnage, un employé à la vie terne et monotone. Il vit dans une ville qui n’est pas nommée, mais qui pourrait aussi bien être une banlieue dortoir qu’une capitale. Il décide un jour de tuer un homme, en l’occurrence un comptable. Loin du crime parfait, il commet plutôt un acte gratuit. Il n’a en effet aucune raison de tuer cet homme. Il ne fait rien non plus pour dissimuler son méfait. On pense plus au Lafcadio des Caves du Vatican ou au Raskolnikov de Crime et châtiment qu’à Agatha Christie.
Sa sanction pour ce crime sera particulièrement atroce. Il sera condamné à errer dans sa ville, totalement dépeuplée. Il se retrouve seul avec sa culpabilité, au milieu d’un monde de magasins et de vitrines débordants de marchandises.
Avec ce basculement en sf, on pense bien sûr au Désert du monde d’Andrevon (dont la réédition serait bienvenue). En effet, le thème du dernier homme sur Terre n’est pas l’apanage de

Sternberg

. Cependant, il se singularise sur plusieurs points.
Tout d’abord sur la forme. En effet, le roman est un long monologue, dans la grande tradition de l’Ulysse de Joyce ou d’Un peu d’air frais d’Orwell. Ce dernier homme en ville tient donc d’avantage de l’odyssée soliptique que de la sf de l’époque. Sur le fonds également,

Sternberg

se montre particulièrement visionnaire. On retrouve chez lui cette méfiance toute orwellienne de la grande ville déshumanisante. Il anticipe aussi admirablement les critiques radicales de la société de consommation qui, de Marcuse (L’homme unidimensionnel) aux situationnistes (La société du spectacle, De la misère en milieu étudiant, Traité de savoir vivre à l’usage des jeunes générations), feront florès en mai 68 et au-delà (voir les romans de Jean-Patrick Manchette). Anticiper est même le mot clé. La lucidité sans faille, avec laquelle il pointe la déshumanisation et l’aliénation de la société d’une consommation alors en plein essor est absolument frappante. L’homme est en effet d’autant plus seul qu’il est entouré d’une profusion d’objets manufacturés, immense accumulation stérile de marchandises. Au-delà de l’aliénation, Le délit aborde également la culpabilité.

Sternberg

se situe là dans la lignée du Kafka du Procès et de La colonie pénitentiaire. Sauf qu’ici, point d’inscription dans la chair. C’est d’avantage le portrait en creux d’un homme aliéné, parce qu’il n’arrive pas à s’inscrire dans ce monde déshumanisé. Palahniuk et son Fight club ne sont pas loin, bien que les choix littéraires y soient très différents. La révolte apparait toutefois aussi vaine. Il n’y a plus d’échappatoire, plus d’utopie, plus de rêve. Nous sommes condamnés à vivre ça. L’humanité n’a pas disparu en tant qu’espèce. Elle a disparu parce que le monde s’est déshumanisé. Seul ou en société, l’homme n’existe plus. Il n’est qu’une monade errante au sein d’un monde où il n’a plus sa place, où l’homme est devenu obsolète.
Conjuguant avec bonheur l’audace littéraire (Joyce, Kafka…) et une remarquable acuité politique, Le délit est de ces rares livres qui non seulement ne vieillissent pas, mais se bonifient avec le temps. Ce n’est qu’avec bonheur qu’on le découvre 50 ans plus tard. Mais avec effroi également, car les pires cauchemars de

Sternberg

se sont réalisés.
Œuvre majeure et visionnaire exhumée dans un écrin d’une belle sobriété, Le délit est certainement l’un des livres les plus incontournables de l’année.
Attention cependant, public exigeant requis !




« Pourquoi moi ? Question encore plus insoluble que toutes les autres. J’étais seul dans cet immeuble et même dans le quartier. Quant aux autres… La mort seule, ce qu’il y avait de plus plausible. Une mort inédite et sans cadavres ni ossements. Décrétée par l’impensable en plein accord avec le silence. La mort ? Mais la question revenait inchangée : pourquoi pas moi ? »

Fasciné par l’argent, seul repère demeuré intact, un homme confronté à la crise de son identité est amené à subir un châtiment digne d’une tragédie grecque. Robinson égaré dans un univers d’objets, unique survivant d’une ville-cimetière, il contemple, stupéfait, l’étendue d’un désastre et fait l’inventaire d’un monde mort.

Tour à tour dactylo, emballeur, navigateur et illustrateur, Jacques Sternberg (1923-2006) fut le scénariste d’Alain Resnais (Je t’aime, je t’aime) et l’auteur d’une œuvre dense, ironique, absurde et sombre, où se télescopent les romans, les contes et le théâtre.





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2 réponses y ont été apportées. Dernier message le 09/02/2009 à 01h15 par Jekub

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