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Olivier

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Ad vitam aeternam

Thierry Jonquet


Ad vitam aeternam
 Pour la présente édition :

Editeur : Seuil

La critique du livre
Lire l'avis des internautes (2 réponses)

Voici certainement l’un des meilleurs romans pour découvrir l’auteur.
Je ne voulais donc pas finir l’année sans chroniquer ici l’une de mes meilleures lectures de 2019.

L’une de mes meilleures lectures, tout d’abord, parce que ce roman est magnifiquement écrit : style impeccable, personnages troubles, intrigue(s) mystérieuse(s). Le tout rehaussé d’une petite dose de fantastique qui va aller en lézardant petit à petit la façade des certitudes.
Car oui, ça fait vraiment du bien de lire du bon fantastique, genre un peu délaissé, et surtout un genre qui peine parfois à s’épanouir dans le roman, tant la nouvelle lui sied comme un gant. Bien qu’il existe d’excellents romans fantastiques (le trop méconnu Compagnon de nuit de Lisa Tuttle, véritable chef-d’œuvre, tout comme Ames perdues de Poppy Z Brite), je trouve que le fantastique ne marche que trop rarement dans le roman. Tout comme le cynisme, il faut le doser à la perfection, tant il ne pardonne pas.
Alors qu’au XIXe siècle, notre langue ne manquait pas de plumes reconnues s’aventurant dans le fantastique : Nerval si cher à Soleil vert, Balzac, Gautier.
Sans oublier quelques géniaux nouvellistes amateurs d’une littérature plus portée vers la noirceur : Maupassant (au proto-lovecraftisme magnifiquement mis en images par Sorel), Villiers de l’Isle-Adam, Barbey d’Aurevilly…
A l’exception de Marcel Aymé ou plus récemment Maurice Pons et Julien Gracq, le fantastique semble cloisonné aux écrivains rangés dans l’imaginaire.
Si l’on excepte Pierre Jourde (Festins secrets, Le jour et l’heure), peu d’auteurs mainstream s’y aventurent.
Toutefois, du malicieux Siniac hier (magnifiquement mis en images par Tardi) à Antoine Chainas aujourd’hui (L’automne des chimères, son dernier roman en date, absolument excellent), le polar n’est pas insensible au fantastique. Et inversement bien sûr, comme l’a montré récemment Stephen King dans L’outsider.

« Rions en tout cas encore une fois, des feuillistes qui affirment sempiternellement de tel ou tel ouvrage qu'il est davantage qu'un roman policier. Le roman noir, grandes têtes molles, ne vous a pas attendus pour se faire une stature que la plupart des écoles romanesques de ce siècle ont échoué à atteindre. » Jean-Patrick Manchette, lecteur de Lautréamont (et de sf, ainsi qu’en atteste le premier tome publié de son journal).

Nous retrouvons dans ce roman au joli titre latin de nombreux thèmes propres à

Jonquet

.
Tout d’abord, le lieu, puisqu’une bonne partie du roman se passe dans l’est parisien.
C’est en effet dans un square sis à deux pas de l’Hôtel du Nord, à l’atmosphère empuantie par les cars de touristes, qu’Anabel va faire la connaissance de Monsieur Jacob. Elle vient y déjeuner tous les midi.
Monsieur Jacob, croque-mort, y a aussi ses habitudes. Il y lit chaque jour un journal étranger, changeant de langue chaque jour de la semaine. Nous ne savons quasiment rien d’autre de notre mystérieux polyglotte, hormis qu’il observe Anabel, et attend.
Il attend patiemment l’occasion, qui se présentera, de lier langue avec la jeune fille.
Anabel a vu son destin brisé : infirmière de formation, son passé carcéral lui a fermé toutes les portes du métier. Elle vivote donc en bossant dans une boutique de tatouages et de piercing, où ses compétences sont les bienvenues.
A ce boulot s’ajoutent quelques extras, très particuliers.
Son patron a en effet un carnet bien rempli, et ne se contente pas de faire de banals tatouages, et quelques piercings. Il lui arrive aussi de faire quelques séances particulières, extrêmement bien rémunérées, lors de soirées aussi privées que huppées. Et c’est peu dire que les compétences d’Anabel sont particulièrement utiles lors de ces séances, quand il s’agit de passer du tatouage au marquage au fer rouge.

Oleg est un ancien interprète ukrainien, qui s’est installé en France à l’occasion d’un voyage. Non pas un voyage linguistique, mais humanitaire, pour venir faire traiter des enfants atrocement irradiés à Tchernobyl. Froid et méthodique, il a vite trouvé à se reconvertir, en devenant tueur à gage.
Sans haine ni empathie, il se contente d’exécuter les contrats et les hommes, puisque le client est roi.
C’est ainsi qu’il va venger une femme qui a perdu son fils dans un accident de voiture.
C’est en effet lors d’une sortie en mer que notre chauffard fera la connaissance d’Oleg. Juste le temps de sentir la matraque qui l’assommera, puis le seau d’eau de mer froide qui le réveillera, attaché.
Oleg lui expliquera qu’il est là pour remplir un contrat.
Il va donc lui taillader les veines, afin de lui faire perdre suffisamment de sang pour l’affaiblir. Il ne lui restera plus qu’à le jeter ensuite à la mer. Incapable de revenir à la nage, le plus sage sera de se laisser couler tout de suite, puisque c’est ainsi que cela finira.
Quant à la police, vue la situation financière du bonhomme, et les circonstances de la mort, elle conclura immanquablement au suicide.

Ruderi est un étrange prisonnier.
Il a commis, avec deux complices, un cambriolage qui a très mal tourné. Comme le diamantaire refusait de donner la combinaison du coffre, ses complices se sont d’abord acharnés sur sa femme, qui n’y survivra pas. Ils se sont ensuite attaqués à leur fille unique, qui en sortira vivante, mais à quel prix. Atrocement défigurée, avec les os en charpie. Moult opérations seront incapables de la faire marcher à nouveau, ni même de lui rendre un semblant de visage.
Ruderi, dont personne ne connait le vrai nom, ni l’origine, que son accent indéfinissable n’éclaire pas d’avantage, a tout du détenu modèle en fin de vie et de peine.
Il attend patiemment de pouvoir finir ses vieux jours en liberté, en profitant du petit pécule qu’il a accumulé en travaillant, au fil de ses décennies de détention.

Ces trois fils narratifs permettent de retrouver plusieurs autres thèmes très prégnants de l’œuvre de Thierry

Jonquet

.
Tout d’abord, une noirceur abyssale, sans une once de rédemption. Nous sommes dans la tragédie, où les hommes sont emportés par leurs passions. La mécanique tragique est une mécanique immanente, purement humaine, où la noirceur confine parfois à l’horreur.
Le corps est également un thème commun aux intrigues. Les corps morts de Monsieur Jacob, les corps modifiés par Anabel, le corps vieilli de Ruderi, ainsi que le corps atrocement supplicié de sa victime. C’est aussi par le corps que tout va s’éclaircir, et que le fantastique fera son apparition. Le corps sans âge de Monsieur Jacob, et celui de son frère, encore très vert alors qu’il a connu le sinistre stade de Santiago, à l’époque du général Pinochet et de sa DINA.

Avec ce roman au joli nom latin, l’auteur signe un chef-d’œuvre, rien de moins. Je le range sans hésiter aux côtés de Mygale, Les orpailleurs ou Moloch.
Un roman qui me ramène à ma découverte de son œuvre, avec Mygale, ce roman génial qu’il est impossible de résumer, ou Mémoires en cages. Si l’auteur reste fidèle à ses débuts et à ses inspirations, le temps a fait son œuvre, et il est en pleine et totale possession de ses moyens. On y retrouve une distance légère, un flegme glacial et un rien amusé, entre Disch et Ballard. Un sens consommé de l’intrigue, puisque les fils et les personnages avancent pendant longtemps de façon totalement parallèle, sans que le lecteur ne puisse faire un rapprochement, avant que l’auteur ne le décide, bien après la moitié du roman. Sans, non plus, que le lecteur n’en éprouve la moindre lassitude. Chaque fil narratif se suffisant à lui-même pour maintenir un intérêt constant, tout en étant nimbé de mystère, qui se dissipera dans le fantastique… avant qu’un petit soupçon de sf ne fasse son apparition. Avis aux amateurs de Mary Jane Engh, dont Arslan reste l’un de mes DLE favoris.

Notons également que ce roman, qui se rattache à l’ultime période de l’auteur, semblera peut-être plus éthéré. Moins ancré dans la misère sociale que Mon vieux (ou pour citer un autre roman plus ancien La vie de ma mère), moins en prise directe avec la réalité que Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte, on y retrouve toutefois l’aspect choral que l’on retrouve souvent chez l’auteur (Mygale, Mémoires en cage, Moloch, Le secret du rabbin), il s’aventurerait plutôt du côté de la métaphysique, avec les questions de la mort et du temps. Un roman à la fois typique et atypique de l’auteur, dans lequel toutefois nous ne trouvons aucune causticité (contrairement à Du passé faisons table rase, Le Bal des débris, Le pauvre nouveau est arrivé ! ou certaines nouvelles de La vigie –chez Folio pour avoir la nouvelle sur Albert Ayler, avec Beethoven et Coltrane, ou La folle aventure des bleus).

Noirceur, fantastique, SF, personnages ambigus et/ou mystérieux, intrigues tout aussi mystérieuses : tout cela nous donne un roman hautement addictif, dont il est difficile de se détacher.
Et cela tombe bien, en cette période sirupeuse de Noël : voilà donc de quoi égayer les fêtes, et patienter en attendant les cadeaux ou la buche avec la belle-mère, tandis que Nerval vous observe, compatissant, depuis l’étagère de la bibliothèque.

Bref,

Jonquet

est sans aucun doute possible un auteur majeur, et j’espère que cette fiche vous donnera les pistes nécessaires pour vous orienter dans les méandres son œuvre, et que vous partagerez mon bonheur de lecture.
S’il fallait commencer par un livre, je vous conseille Mygale, à moins que le fantastique ne vous tente…
« Le seul moyen de se délivrer d'une tentation, c'est d'y céder. Résistez et votre âme se rend malade à force de languir ce qu'elle s'interdit. » Oscar Wilde, Le portrait de Dorian Gray.




Anabel a vingt cinq ans. Elle travaille dans une boutique où l'on pratique le piercing, ainsi que d'autres techniques d'implants corporels beaucoup plus hard. Elle se lie d'amitié avec Monsieur Jacob, un étrange propriétaire de magasin de pompes funèbres. Au même moment, un vieillard nommé Ruderi va être libéré de prison après quarante années de détention. La fillette qu'il a mutilée est devenue une femme qui, clouée sur son fauteuil roulant, ne rêve que de vengeance. Elle fait appel à un tueur professionnel, Oleg, pour le pister dès sa libération. Oleg va découvrir le lien étrange qui unit Ruderi et Monsieur Jacob, un secret très lourd, insensé, qui est le grand personnage de cette histoire, ainsi que la Mort, dont la vitalité est à toute épreuve.


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