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Olivier

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Tranchecaille

Patrick Pécherot


Tranchecaille
 Pour la présente édition :

Editeur : Gallimard
Collection : Série noire

La critique du livre
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Chemins des dames, 1917. L’offensive Nivelle, qui devait être la percée du front tant attendue vire au désastre.
Les morts se comptent par dizaines de milliers, et des soldats commencent à se révolter.
L’Etat-major français craint une contagion révolutionnaire comme en Russie, où les soldats se révoltent contre le gouvernement Kerenski qui continue la guerre, mais surtout contre les gradés. Les soldats russes sont de moins en moins fiables et l’armée, comme l’Etat, se décomposent à vue d’œil.
Le rouleau compresseur russe s’est arrêté depuis longtemps à Tannenberg, mais ils permettent de fixer les Allemands sur deux fronts. Pour l’instant.

En 1914, on pensait fêter Noël à Berlin, tandis que les Allemands pensaient fêter Noël à Paris.
Le mouvement ouvrier (socialistes, anarchistes, syndicalistes), à quelques exceptions notables, se rallie à l’Union sacrée. Les internationalistes deviennent hystériquement patriotes, les antimilitaristes révèrent soudain l’armée. Gustave Hervé, évoqué dans ce roman, en est un parfait exemple. Lui qui signait des articles incendiaires sous le pseudonyme Un sans patrie, fait un virage à 180° et, cohérent jusqu’au bout, lancera dans les années 30 le slogan « C’est Pétain qu’il nous faut. ».

Bref, le front s’est embourbé, les hommes se terrent dans les tranchées, avec pour compagnons les poux, la crasse, la promiscuité et la mort. Seuls des assauts, dans les barbelés, sous les balles et les bombes au milieu des cadavres plus ou moins décomposés, rompent la monotonie.
Les Allemands partagent eux aussi ce triste sort, mais pas que. Ils partagent aussi les rares bonnes choses, échangeant du tabac contre du chocolat. On devise et on fraternise dans un pidgin fait de français et d’allemand.
L’ambiance est donc sombre, et la vie humaine ne vaut rien, les hommes meurent par dizaines de milliers, dans une énième vaine offensive, qui restera surtout comme l’une des plus démentes.

C’est dans ce contexte qu’a été jugé Antoine Jonas. Pas une forte tête, non. Mais un homme qui s’est plaint d’un pantalon trop grand, qui lui tombe sur les mollets en pleine offensive. Certes, on en a fusillé pour moins que ça, et surtout pour l’exemple. Si les hommes n’obéissent plus, c’est l’Etat et son armée qui s’effondrent.
Jonas a été reconnu coupable d’avoir tué un officier dans le dos, à coups de baïonnette, lors d’une offensive. La justice militaire est expéditive, et l’homme a été fusillé le lendemain de son jugement.

Le roman va rembobiner tout cela, en suivant l’enquête du capitaine Duparc. Homme intègre, il veut que Jonas ait droit à un projet équitable. Il ne présume pas de sa culpabilité, mais il va enquêter pour faire éclater la vérité : coupable ou pas ? Les circonstances n’importent pas, car il n’y a pas d’atténuation. Seule une hypothétique grâce, mais quand on a tué un officier à coup de baïonnette, autant ne pas y compter.
Il commence donc par recueillir les témoignages, des chapitres comme autant de pièces de puzzle, qui vont s’assembler petit à petit, sans que les choses ne soient vraiment claires. Au contraire, plus l’enquête avance, plus les choses paraissent troubles. On se demande notamment ce qu’a fait Jonas, lorsqu’il a disparu quelques heures lors d’une permission à Paris. Même les copains ne le savent pas. Le bijou qu’il a tenté de vendre était-il celui de sa marraine de guerre, fraichement assassinée ?
La justice civile semble vouloir s’en mêler, car le crime a été commis à l’arrière. Ce qui ne plait guère aux militaires, qui ne veulent pas être pris de vitesse, et surtout faire un exemple : on n’assassine pas impunément.
On n’assassine pas impunément un officier.

Voilà un bref résumé de ce roman, qui est certainement l’un des meilleurs livres sur cette putain de guerre.


Un travail historique impressionnant
Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’auteur s’est immergé dans l’époque. Mais surtout dans le quotidien des soldats, des tranchées. Le vocabulaire notamment, reprend pas mal de mots nés dans les tranchées, tandis que la Chanson de Craonne résonne au fil des pages.

Adieu la vie, adieu l'amour,
Adieu toutes les femmes
C'est bien fini, c'est pour toujours
De cette guerre infâme


La vie au front, mais aussi la vie à l’arrière et le ressenti, voire le ressentiment des soldats, tout y est.
L’arrière-plan historique est impeccable, et n’a rien à envier aux meilleurs romans parus à l’époque, comme La peur de Gabriel Chevallier. La guerre est ici vécue à hauteur d’homme, à hauteur de ces pauvres purotins évoqués dans la Chanson de Craonne.
La césure entre le front et l’arrière, mais surtout entre les soldats dans les tranchées, et les gradés qui ont droit de vie ou de mort sur ceux-là, est parfaitement restituée.
L’ajout, en arrière-fond, de personnages historiques comme Gustave Hervé, et de quelques autres relativement oubliés du grand public, ancrent parfaitement le roman dans l’époque.

Une construction immersive
Comme nous l’avons vu, le roman est en plein dans son époque, dans toute son horreur et sa lassitude. On pense bien sûr à la chanson de Jacques Debronckart, Mutins de 1917 qui, 50 ans après, restitue parfaitement l’esprit de l’époque. Il va sans dire que sous De Gaulle, elle ne sera pas un grand succès de l’ORTF…
Le roman se présente un peu comme un dossier : sous forme de puzzle.
Si vous aimez les narrations classiques, avec un personnage principal, un début, un milieu et une fin, vous serez déconcerté.
Tout d’abord parce que le personnage principal est mort, et qu’il s’agit le plus souvent de témoignages et d’interrogations sur lui. Cette construction par flash-backs, avec la brièveté des flashs, perce peu à peu le brouillard, et permet de cerner les interrogations, non sans poser de nouvelles questions. Voilà qui devrait plaire aux amateurs de Christopher Priest.

Cette construction en puzzle, avec des chapitres courts, dans une chronologie bousculée, ne perd nullement le lecteur.
Tout est tellement bien écrit et addictif, que le lecteur va petit à petit éclaircir le brouillard qu’est le passé d’un homme fusillé.


Des personnages solidement charpentés
Outre l’enquêteur et le défunt qui ne cesse de hanter ces pages, on trouve aussi les témoins, et les personnages qui ressortent des témoignages et de l’enquête. Comme il n’y a pas de narrateur objectif et surplombant, la subjectivité est de mise, presque priestienne. Chacun raconte son Antoine Jonas tel qu’il l’a connu, mais aussi, parfois, tel qu’il a intérêt à le raconter. Les foudres impitoyables de la justice militaire peuvent s’abattre à tout moment, alors autant charger un futur mort. Ces jeux de miroir sont là encore une grande réussite immersive, notamment avec la récurrence de certains témoins, dont la personnalité perce au fil des chapitres. Sans oublier, bien sûr, son enquêteur intègre, qui a lui aussi une vie, et des ambitions pour l’après-guerre. Son portrait se dessine subtilement à travers sa correspondance, ce qui nous rappelle que la Première guerre mondiale fut la première guerre que nous connaissons intimement grâce aux lettres des poilus. Là encore, le travail historique est bluffant.


Mais quelle fin !
Rarement un roman m’aura à ce point surpris par sa chute. Pécherot y détournait déjà le whodunit en posant non pas la question de l’identité du coupable mais de la culpabilité d’un accusé, jugé coupable. Et pourtant, la chute ne se fait pas sur la révélation de la culpabilité ou de l’innocence de Jonas. Il ne s’agit plus de savoir si c’est un innocent qui a été fusillé, ou bien s’il s’agit d’un coupable qui aurait peut-être échappé à la guillotine des civelots en finissant au peloton.
Je me garde bien d’en dire plus, pour ne pas vous mettre sur quelque piste que ce soit. Mais ce dernier chapitre, sec et bref, est un modèle d’âpre concision.


Un vrai chef-d’œuvre !
N’y allons pas par quatre chemins, ce roman a sa place dans les meilleures bibliothèques, aux côtés du chef-d’œuvre de Joe Haldeman.
Son approche de la guerre à hauteur d’homme, à hauteur de tranchée, à hauteur de permission, son immersion dans l’époque et dans l’horreur, dans les petits bonheurs d’une brève fraternisation, sa plongée dans l’histoire, sa construction, ses personnages, son vocabulaire et sa gouaille, son argot des tranchées, tout y est parfaitement réussi.
Tout ce qui vit est dans un sursis perpétuel, à portée de balle, à portée d’un obus, qui peut vous envoyer au visage les entrailles fumantes d’un copain. A portée de noyade aussi, avec la boue qui vous aspire dans l’eau stagnante d’un trou d’obus.
Un modèle de réalisme, qui vous permet de vous immerger dans l’Histoire (avec un grand H), de comprendre l’empreinte de ce terrible conflit, dont les monuments aux morts hantent encore toutes les communes. De comprendre, surtout, l’horreur de cette guerre. L’horreur de la guerre.
Un roman incomparable, tout simplement.




Chemin des Dames, 1917, l'offensive du général Nivelle tourne à l'hécatombe. Dans l'enfer des combats, un conseil de guerre s'apprête à juger le soldat Jonas, accusé d'avoir assassiné son lieutenant. Devant l'officier chargé de le défendre défilent, comme des fantômes, les témoins harassés d'un drame qui les dépasse. Coupable ? Innocent ? Jonas est-il un simulateur ou un esprit simple ? Le capitaine Duparc n'a que quelques jours pour établir la vérité. Et découvrir qui est réellement celui que ses camarades ont surnommé Tranchecaille





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