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Olivier

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Les forcenés

Abdel-hafed Benotman

,

Robin Cook

,

Jean-hugues Oppel


Les forcenés
 Pour la présente édition :

Editeur : Payot & Rivages

La critique du livre
Lire l'avis des internautes (5 réponses)

Il y a essentiellement deux types de nouvellistes.

Certains arrivent à condenser leurs textes, offrant des textes denses et luxuriants. Si un romant est un marathon, ces nouvellistes courent, eux le dix milles mètres. Ballard ou Lovecraft en sont de parfaits exemples
D’autres épurent leurs textes, afin d’avoir une écriture à l’os. Peu importent les noms ou les lieus, la nouvelle part comme un cent mètres, et fonce sur le lecteur. Fredric Brown (et pas que dans ses shorts-shorts) ou Robert Bloch sont de cette école. Et ce n’est guère un hasard si nos deux bonshommes ont écrit du polar et de l’horreur.
Il existe bien sûr une infinité de nuances entre ces deux écoles, qui peuvent se mélanger comme des couleurs. George R. R. Martin en est un excellent représentant.

Abdel-Hafed

Benotman

est clairement de la deuxième école.
Il y a une sorte d’urgence dans son écriture, comme s’il fallait écrire vite, juste avant l’extinction des feux.
Si de nombreux écrivains ont, comme Verlaine, Dostoievski, Oscar Wilde, Apollinaire ou Villon, fait de la prison, il en est d’autres qui ont découvert la littérature et l’écriture en prison. C’est à cette seconde tradition, celle de Chester Himes, Serge Livrozet, Jean Genet ou Edward Bunker que se rattache Abdel-Hafed

Benotman

. Celle de la prison avant l’écriture.

Son titre donne une première indication.
Ses héros sont très souvent dysfonctionnels, ou dans des environnements dysfonctionnels. Et autant dire que ce sera noir, terriblement noir, parfois jusqu’à l’horreur.

Ainsi en est-il du petit garçon dans L’enfant malade, un texte absolument bouleversant sur l’enfance martyre. Pas de pathos, pas de fin (happy end ou pas). Ici, nous sommes face à des tranches de vie saignantes, taillées à vif.
Les enfants attendent, la peur au ventre, le week-end. Ils attendent le jugement. Ils comparaissent tour-à-tour devant la famille. Les autres enfants sont de simples spectateurs, et les parents des juges. Le père, dont la parole l’emporte toujours, est aussi le bourreau.
Ce qui est bouleversant dans ce texte, c’est que tout est vu à hauteur d’enfant. Au début de la nouvelle, l’enfant tente d’échapper à l’ogre, en s’enfermant dans les toilettes, et regarde les barreaux qui closent la fenêtre, en empêchant toute évasion. Seul le verrou, dérisoire, permet de retarder l’échéance inéluctable.
En à peine quelques pages, l’auteur signe un texte terrible et gorgé d’empathie, ce qui le rend d’autant plus bouleversant et atroce. La fuite dans l’imaginaire n’est qu’une fuite imaginaire, et si, dans les contes de fées, il est possible d’échapper à l’ogre, ici c’est impossible. Une des sœurs l’apprendra à ses dépens, et la leçon a été cuisante. Le seul espoir, c’est de faire au mieux pour respecter les lois parentales, afin que le bout métallique du ceinturon de la justice ne s’abatte pas trop.
Je pèse mes mots, mais rarement un texte m’aura à ce point noué les tripes. C’est déchirant comme du Sturgeon avec du Dario Argento dedans.

La montgolfière est une autre immense réussite du recueil. Le genre de texte que le regretté Alain Dorémieux aurait adoré.
Le narrateur est en fauteuil roulant, sans que les raisons de ce handicap ne nous soient jamais précisées. Toujours cette économie d’écriture : pas de fioritures. Il a un véritable coup de foudre pour une jeune obèse. Le coup de foudre est réciproque, et chacun apprend à découvrir l’autre. L’idylle nait, et tout va pour le mieux. Il l’emmène avec lui dans une association de handicapés, elle l’emmène en week-end avec des amis obèses. Autant d’escapades où l’amour se déploie peu à peu, servi par la belle langue de l’auteur : « Nous ne dinâmes pas au son des violons ni à la lueur des bougies, le temps nous offrit mieux ; un dîner à l’orage, des éclairs pour chandelles. » Une belle illustration de ce point-virgule, ponctuation si mal-aimée mais qui, bien employée, donne de magnifiques résultats.
L’amoureux transi écrit un poème pour sa belle, qui l’emmène en week-end. Le week-end en amoureux est idyllique, ils se retrouvent tous les deux dans un magnifique chalet. Elle va chercher du bois pour faire un beau feu dans la cheminée, et le meilleur reste à venir…
Si jamais vous lisez cette nouvelle, vous comprendrez pourquoi la phrase qui précède se termine par trois points de suspension. Je n’en dis pas plus pour ne point vous gâcher le plaisir de la lecture, mais c’est une véritable douche écossaise. Comme si vous passiez du jour à la nuit sur la Lune (environ 280 degrés d’amplitude thermique).
Là encore l’auteur jette un regard plein d’empathie sur ses deux personnages. Moi qui ne goûte guère les histoires d’amour, j’ai été vraiment touché par cette idylle, qui se termine dans un immense éclat de rire, pour peu que l’on aime l’humour très, très noir. C’est beau comme une idée noire de Franquin, c’est dire.

J’évoquais Ballard en début de chronique. Sachez que La gravure est un texte digne du meilleur Ballard. Tant sur la construction de l’intrigue, que sur les choix narratifs, vous ne serez pas dépaysés. Encore une fois, l’auteur signe une belle histoire d’amour, à nouveau fracassante.



Si vous avez lu cette chronique jusqu’au bout, vous aurez une idée de ce à quoi il faut vous attendre. De la noirceur sous toutes ses nuances, des plus drôles aux plus atroces. Et force est de dire que l’auteur est atrocement drôle, et drôlement atroce. Foin de sf pure et dure, mais de la littérature. Entre polar et horreur, avec parfois un imaginaire enfantin, un imaginaire de pacotille qui ne permet que de retarder le martyre inéluctable.
L’économie de moyens offre aux textes une intensité peu commune, pour ne pas dire unique.

Soyons francs, je n’ai jamais rien lu de tel. Chacun y verra des influences, à commencer par Maupassant, immense nouvelliste à la noirceur proverbiale, mâtinée d’envolées poétiques comme dans Clair de Lune, petit bijou de poésie en prose :
« Dans son petit jardin, tout baigné de douce lumière, ses arbres fruitiers, rangés en ligne, dessinaient en ombre sur l’allée leurs grêles membres de bois à peine vêtus de verdure ; tandis que le chèvrefeuille géant, grimpé sur le mur de sa maison, exhalait des souffles délicieux et comme sucrés, faisait flotter dans le soir tiède et clair une espèce d’âme parfumée.

Il se mit à respirer longuement, buvant de l’air comme les ivrognes boivent du vin, et il allait à pas lents, ravi, émerveillé, oubliant presque sa nièce.

Dès qu’il fut dans la campagne, il s’arrêta pour contempler toute la plaine inondée de cette lueur caressante, noyée dans ce charme tendre et languissant des nuits sereines. Les crapauds à tout instant jetaient par l’espace leur note courte et métallique, et des rossignols lointains mêlaient leur musique égrenée qui fait rêver sans faire penser, leur musique légère et vibrante, faite pour les baisers, à la séduction du clair de lune. » [url] https://fr.wikisource.org/wiki/Clair_de_lune_(recueil,_1884)/Clair_de_lune[/url]


Ajoutons à cela du Sturgeon, pour la sensibilité et la différence. Du Franquin pour l’humour. Dario Argento pour l’horreur. Jack Ketchum aussi, pour son mélange de cruauté insoutenable et d’empathie qui prend le lecteur aux tripes.
L’amateur de space opera ou de fantasy avec des rois et des magiciens passera son chemin. Mais le lecteur curieux, qui n’a vraiment pas peur de découvrir comment, en à peine quelques pages, il peut être sacrément secoué et bouleversé ne saurait passer à côté de ce recueil.
Bouquet de fleurs magnifiques mais vénéneuses, ce recueil est l’oeuvre d’un homme à la douceur exquise, qui excelle à mettre en scène les pires monstres, sans pour autant leur chercher la moindre once d’humanité ou de bonté.


Comme je sais que ce lecteur existe ici, je me suis permis de faire cette fiche, car j’avais vraiment envie de partager mon coup de cœur pour ce livre vraiment hors du commun.

PS : C'est préfacé par le Robin

Cook

british. Si ça ne vous convainc pas de vous jeter sur le livre, je ne sais pas ce qu'il faut de plus...
Savoir que Jean-Hugues

Oppel

a lui aussi signé une préface ?
Bref, vous n'avez plus aucune excuse. Lisez des nouvelles, et foncez sur ce recueil.




« Si je devais définir le travail de cet écrivain, je dirais que c’est son cœur qu’il arrache devant nous et pose, encore battant, sur la table. C’est le travail d’un homme qui – non de sa propre volonté, mais parce qu’il n’a pas le choix – entretient un rapport intime et familier avec l’horreur qui le hante. » (Robin Cook)

« Il y a des livres qui surgissent comme des ovnis dans notre paysage littéraire. Inattendus, percutants, énormes. Effrayants, même. Des phénomènes qui ne peuvent pas laisser le lecteur indifférent. Les forcenés d’Abdel-Hafed Benotman est de ceux-là. » (Jean-Hugues Oppel, extrait de la préface)


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