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Lisbei

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Héliopolis

Ernst Jünger


Héliopolis
Traduction : Henri Plard
Titre original : Heliopolis
Première parution : 1949

 Pour la présente édition :

Editeur : Christian Bourgeois
Date de parution : 1975

La critique du livre
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"Héliopolis" - Il murmurait ce nom moitié avec tendresse, moitié avec mystère, comme des runes du destin. A cette heure de midi, la mer était d'un bleu sombre, comme une soie à côtes menues, les bastions s'y découpaient sans ombre. Les formes ressortaient sous une lumière brutale de surréalité.

Voilà un roman que vous ne trouverez pas classé dans le rayon SF de votre librairie. Pourquoi une chronique sur ce forum, alors, me direz-vous ? D'abord, parce que je considère la SF entre autres comme le dernier déguisement adopté par le conte philosophique, et le roman de réflexion sociale, et que ce roman appartient incontestablement à ce genre.
Ensuite parce qu'il y ait question d'un "Régent" exilé de son propre chef parmi les étoiles, des fusées qui vont et qui viennent, des "tank-planeurs", etc..., donc certains traits SF, quand même, sans même parler du fait que le roman se déroule après une période de destruction de la civilisation, nommée période des "Grands Embrasements".
Enfin, parce qu'il y est expliqué quelque part comment, une fois qu'on est arrivé aux formes les plus pures et les plus rapides, on peut s'en lasser et revenir au charme désuet des formes anciennes, et cela pourrait bien être l'une des origines du courant steampunk, non ?

L'histoire, en deux mots : imaginez une ville-microcosme dominée par deux instances, le Proconsul et le Bailli. Le premier représente l'ordre, la tradition et ses vertus d'honneur, et de légalité, et l'aristocratie ; le second est porté au nues (et à sa position de pouvoir) par l'adulation populaire.
Voilà donc l'homme pour qui la population, surtout celle des bas quartiers, avait un attachement fanatique, et dont l'apparition était saluée par des tempêtes d'acclamations. La force bien remplie, l'ampleur d'une existence dont il ne cachait pas le caractère animal se dégageaient de lui. [...] Il n'aimait pas le travail. Il aimait la jouissance et ses pompes. Il connaissait l'énorme pouvoir que donne le sang versé. Ce fumet de sang l'entourait sans cesse, rehaussait sa splendeur. Et l'étrange était que malgré tout, il passait pour bon homme.

Dans l'entourage indirect du Proconsul, le commandant Lucius de Geer, héritier d'une vieille famille du Pays des Castels, lieu quasi mythique d'origine de l'aristocratie, se trouve tiraillé entre un devoir qu'il sent devenir de plus en plus "technique", car la lutte entre le Proconsul et le Bailli ne peut que contaminer l'esprit même de ceux qui s'opposent à ce dernier, et son attrait vers des aventures plus intérieures. Ce tiraillement, ce passage seront représentées par Boudour Péri, jeune persécutée que Lucius hébergera, et qui l'accompagnera dans une aventure dangereuse bien qu'immobile, avec une drogue puissante.

C'est un roman très lent, très méditatif, où même les dialogues servent à exposer des idées sur l'honneur, le devoir, la direction des peuples...
Aux programmes de bonheur des masses, les autorités répondent par l'argumentum ad necessarium et dressent des programmes de pouvoir. Voilà l'erreur. Elles devraient élaborer les programmes de bonheur et les exécuter d'autorité.[...] Tout Etat se doit de créer une utopie, dès qu'il a perdu le contact avec le mythe. C'est en elle qu'il parvient à prendre conscience de sa mission. L'utopie est l'esquisse du plan idéal, qui sert à déterminer la réalité. Les utopies sont les tables de la Loi contenues dans la nouvelle Arche d'alliance ; les armées les emportent, invisibles, avec elles.[...]Voilà pourquoi les soldats qui ne sont que soldats échouent : la simple volonté d'ordre ne suffit pas.

Même s'il s'agit d'un roman ancien (la version originale, en allemand, est de 1949 !), je trouve que les idées qui y sont exposées n'ont pas perdu de leur acuité, et continuent de se vérifier.
Il y avait tout d'abord les théoriciens et les utopistes, vivant dans leurs cellules de travailleurs, austères, logiques et pour la plupart justes, occupés de l'avenir des opprimés et de leur bonheur. Ils apportaient la lumière à la masse. Puis venaient les hommes de la pratique, les vainqueurs des guerres civiles et les titans d'ères nouvelles, les favoris de l'Aurore. Dans leur action, l'utopie culminait et trouvait son échec. On voyait qu'elle avait été un moteur idéal. Il se découvrait clairement qu'on pouvait changer le monde, mais non le fondement sur lequel il repose. Suivaient enfin les purs potentats. Ils forgeaient aux masse leur joug nouveau et terrible. La technique les soutenait d'une maniètre qui dépassait les rêves les plus hardis des tyrans anciens. Les vieux moyens revenaient sous des noms nouveaux - les tortures, le servage, l'esclavage. La déception et le désespoir se propageaient alentour, un dégoût profond de toutes les phrases et de tous les subterfuges de la politique. C'était le point où l'esprit retournait aux cultes, où fleurissaient les sectes...

Quelques mots sur l'auteur, pour ceux qui ne le connaîtraient pas du tout : né en 1895, mort en 1999 (me semble-t'il, mais je ne pense pas me tromper de + d'un an), il a écrit une oeuvre qui sort des sentiers battus, et tout au long de laquelle, soldat, il a réfléchi sur l'armée, sur la guerre, sur la dignité humaine... Son "Journal parisien", composé d'extraits du journal intime qu'il tenait pendant l'avancée allemande puis l'Occupation, puis son retour chez lui (compromis dans l'attentat contre Hitler) et la fin de la guerre, est d'une lecture passionante. Ses oeuvres romancées tournent souvent autour du thème de la guerre, mais également de l'évolution personnelle, et de la place que peut y tenir la rencontre d'un Maître. Dans les extraits publiés de ses journaux intimes, les relations de voyages, et l'entomologie (son violon d'Ingres et son ballon d'oxygène des moments difficiles ou terribles) prennent une grande place.




D'Héliopolis, on pourrait dire que ce livre est le bréviaire de tous ceux que fascine depuis plus d'un demi-siècle l'œuvre d'Ernst Jünger. Là sont contenus tous les grands thèmes de ses livres passés et à venir. Dans un univers où se mêlent intimement le romantisme le plus ésotérique et les techniques les plus fabuleuses de la science-fiction, l'auteur a campé une série de personnages "en situation" (le soldat chevalier, le sage détenteur des jardins secrets, le maître des pouvoirs magiques, le dominateur sans visage d'un univers de plus en plus déshumanisé, etc.), personnages et situations qui n'ont jamais cessé de hanter Ernst Jünger depuis les tranchées de 1914 jusqu'aux chasses (plus subtiles) d'aujourd'hui.

Héliopolis, un livre clé, un livre qui ouvre les couloirs mystérieux et sonores du labyrinthe de l'Existence et où, octogénaire, Jünger continue de cheminer de son pas tranquille de guetteur.


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